Derrière la porte

Avec Room 237, le documentariste Rodney Ascher a avoué avoir eu l’impression d’ouvrir la porte sur un « savoir interdit ».
Photo: Cinéma du Parc Avec Room 237, le documentariste Rodney Ascher a avoué avoir eu l’impression d’ouvrir la porte sur un « savoir interdit ».

Librement adapté d’un roman de Stephen King, le drame d’horreur The Shining est considéré comme l’un des meilleurs crus de Stanley Kubrick, un cinéaste dont la filmographie recèle plus d’un chef-d'oeuvre. Doctor Strangelove, 2001: A Space Odyssey, A Clockwork Orange… Aussi géniaux que soient ces films, aucun, cela dit, n’a engendré une frénésie d’analyse comparable à celle dont The Shining fait l’objet. En témoigne le documentaire Room 237, qui donne la parole à plusieurs exégètes. Du 21 au 27 juin, le cinéma du Parc présentera le film et le documentaire en programme double.

Pour mémoire, The Shining se déroule dans un vaste hôtel de montagne coupé du monde durant l’hiver. Embauché comme gardien, Jack, un écrivain névrosé, sombre dans une folie homicide, avec pour cibles sa femme Wendy et son fils Danny. Doté de pouvoirs psychiques, Danny décèle une présence malveillante dans la chambre 237 du vaste établissement dont les couloirs sont hantés, notamment par ces fillettes jumelles qui l’invitent à venir jouer avec elles « à jamais, à jamais… ».


Difficile à croire, mais lors de sa sortie, en 1980, The Shining n’impressionna guère. Dans un essai passionnant publié sur son site La jetée, le critique et réalisateur Georges Privet se souvient d’une première mémorable pour les mauvaises raisons. «J’étais, avec deux amis, à la première projection publique de Shining, à New York, le 23 mai 1980 […] Et je peux vous dire - aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui - que l’atmosphère suivant la projection était funeste, tant dans le public (qui cachait mal sa déception) que dans la presse (qui l’étalait avec délectation). Autant le dire, The Shining fut presque un flop à sa sortie.»


Étrange séduction


Puis quelque chose d’étonnant se produisit : la réputation du film crût, elle crût et crût encore, tant et si bien que le « presque flop » devint classique de l’épouvante puis, enfin, chef-d’oeuvre de plein droit. En parallèle à cette réhabilitation, cinéphiles avertis et experts patentés commencèrent à échafauder différentes théories dont chacune prétend dévoiler le sens caché de l’oeuvre. Avec Room 237, le documentariste Rodney Ascher a avoué avoir eu l’impression d’ouvrir la porte sur un « savoir interdit ».


Certains estiment que Kubrick parlait en filigrane de l’Holocauste avec la récurrence du nombre 42, d’aucuns défendent plutôt une confession déguisée du cinéaste qui aurait filmé en studio l’alunissage d’Apollo 11 pour le compte de la NASA. Ça ne s’invente pas. Pourquoi un tel emballement ?


« Comme Kubrick exerçait un contrôle unique, quasi absolu, sur la conception, le tournage et le lancement de ses films, il est particulièrement tentant de croire que tout ce qui s’y trouve (ou que l’on y voit) a été soigneusement conçu, calculé, mis en place. Bref, que rien de ce qui est dans Shining n’est accidentel et que tout ce qui s’y trouve a forcément un sens. Même (et peut-être surtout) ce qui semble ne pas en avoir… », écrit Georges Privet au sujet d’un phénomène unique dans les annales du cinéma.

 

Perfection et pérennité


La réflexion de Simon Roy, professeur de littérature au collège Lionel-Groulx et inconditionnel du film, va dans le même sens. « Je crois que la raison, les raisons, en fait, vont plus loin que le fait qu’il s’agit d’une excellente histoire à la base ou que le film arrive à créer une ambiance réellement inquiétante (l’inquiétante étrangeté dont parlait Freud). […] Je crois que c’est un film qui gagne à être revu. Une fois dégagé de la stricte histoire, on voit apparaître comme dans un polaroïd qui se définit les détails géniaux derrière les apparences superficielles. Je crois qu’il en va du grand travail de perfectionniste de Kubrick, véritable maître dans l’art de semer des pistes de lecture multiples, des clés dont il se garde bien de donner le sens ». Simon Roy note aussi le caractère indémodable de The Shining, imputable selon lui à la présence marquée d’allusions à différents contes de fées tels Petit Poucet, Blanche-Neige, Barbe-Bleue, Les trois petits cochonset, enfin, Hansel et Gretel.


La répétition de certains motifs par Kubrick pourrait aussi avoir son rôle à jouer dans la réaction obsessionnelle de certains cinéphiles. « Le caractère TOC [trouble obsessionnel compulsif] de Kubrick force celui du cinéphile à son tour : 42 Beep Beep, 42 fois où Danny prononce “Redrum” couteau en main, un extrait du film Summer of ’42 est utilisé, etc. », signale Simon Roy en écho à l’une des lectures les plus populaires qui est faite de The Shining.


Méninges hantés


À ce chapitre, Room 237 propose une fascinante incursion dans les méandres de l’esprit humain. Au final, se pourrait-il que les intervenants parlent surtout d’eux-mêmes en projetant leurs propres obsessions dans le long métrage de Stanley Kubrick ? On prête au cinéaste une intention, laquelle intention vient valider sa théorie… L’exercice captive autant pour sa valeur psychologique que pour sa valeur cinématographique.


« Où se situe la frontière entre l’analyse légitime et le délire d’interprétation ? demande Georges Privet. Qui peut dire où se termine l’enthousiasme compréhensible et où commence l’obsession maladive ? Comment dire si ce qui est vraiment conçu pour être perçu et ressenti, et ce qui est de l’ordre du délire analytique ou de la folie ? Et peut-être plus important encore : est-il vraiment si important de le savoir, de toute façon ? » Bonne question.


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Quelques blogues consacrés à The Shining :


www.la-jetee.com/2012/02/ forever-and-ever-and-ever.html

www.theoverlookhotel.com

www.albion.edu/history/faculty-and-staff/12-geoffrey-cocks

www.jayweidner.com

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