La mariée broyait du noir

C’est sa profonde humanité qui fait de Fill the Void une belle réussite, un magnifique portrait qui, à défaut d’être féministe, expose les pensées secrètes de femmes d’aujourd’hui quoiqu’en marge de la modernité.
Photo: Métropole Films C’est sa profonde humanité qui fait de Fill the Void une belle réussite, un magnifique portrait qui, à défaut d’être féministe, expose les pensées secrètes de femmes d’aujourd’hui quoiqu’en marge de la modernité.

Toutes les communautés refermées sur elles-mêmes suscitent beaucoup de suspicion et alimentent les préjugés. Avec leurs manteaux, leurs papillotes et leurs chapeaux, les juifs hassidiques passent rarement inaperçus, mais là s’arrête souvent notre connaissance de leur réalité.

La cinéaste israélienne Rama Burshtein appartient à ce groupe, ce qui lui donne une perspective singulière, à la fois comme femme et comme membre à part entière de ce clan pas comme les autres. Dans son premier long métrage de fiction, Fill the Void, c’est avec délicatesse qu’elle dépeint cet univers chargé de codes et de rituels, où la séparation des rôles entre hommes et femmes s’avère assez nette. Ses partis pris s’affichent d’abord par des cadrages précis, délimitant la place de chacun dans des espaces clos (l’action se déroule à Tel-Aviv, mais la ville semble invisible ou apparaît comme un lointain écho), et un soin méticuleux dans le choix des vêtements, dont les couleurs et les tissus offrent des contrastes sans équivoque.


Autre objet de curiosité, voire d’étonnement : le mariage, vu ici comme une planche de salut, une accession à l’ultime épanouissement. Tous les personnages féminins s’en préoccupent, surtout celles qui rêvent d’avoir la bague au doigt. Les rares célibataires semblent d’ailleurs frappées d’une malédiction et s’épanchent souvent sur ce malheur.


C’est sans doute ce que craint la jeune Shira (Hadas Yaron, émouvante), nourrie d’idées romantiques devant sa soeur aînée sur le point d’accoucher. Or, après sa mort brutale, laissant derrière elle un nouveau-né et un époux éploré, Yochay (Yiftack Klein, une forte présence), les ambitions de Shira prennent une autre tournure. Des pressions subtiles de sa mère pour qu’elle épouse son beau-frère maintenant veuf, un homme bon et aimant, multiplient les quiproquos et plongent ce couple improbable dans une spirale d’émotions contradictoires, secouant aussi leur entourage.


La cinéaste se réclame librement du monde tout aussi codé de la romancière anglaise Jane Austen, plaçant au centre de son film une jeune et belle héroïne qui trouverait vite ses marques dans l’univers de Pride and Prejudice ou Mansfield Park. Elle esquisse ce grand idéalisme pour les choses de l’amour (courtois et romantique), mais aussi ces dilemmes moraux où les personnages disent une chose, leur corps une autre, le tout dans un conflit intérieur qui les rend si fascinants, et si humains.


C’est d’ailleurs cette profonde humanité qui fait de Fill the Void une belle réussite, un magnifique portrait qui, à défaut d’être féministe, expose les pensées secrètes de femmes d’aujourd’hui quoiqu’en marge de la modernité. Elles s’interrogent sur le couple, la maternité, ou encore le vieillissement, un thème incarné par un magnifique personnage secondaire au physique singulier. D’ailleurs, preuve de la cohérence de sa démarche, la cinéaste n’insiste jamais sur son handicap, observant cela, comme tout le reste, avec une délicate attention. Elle ne livre pas la vérité définitive sur les juifs hassidiques. Seulement la sienne, avec une modestie qui ne fait jamais l’économie de la rigueur et de la beauté.



 

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