Les frissons des premiers émois

La jeune Marianne Fortier illumine de sa présence le film.
Photo: Alliance Films La jeune Marianne Fortier illumine de sa présence le film.

Très librement adapté de la nouvelle Premier amour d’Ivan Tourgueniev, sur une jeune fille aimée par le père et le fils, le film aborde la passion amoureuse en plusieurs temps, à plusieurs âges, avec ou sans concessions, dans la durée ou pas. Avec un maigre budget de 500 000 $, Guillaume Sylvestre, le documentariste de Durs à cuire, plonge dans la fiction.

La jeune Marianne Fortier, très remarquée et primée dans Maman est chez le coiffeur de Léa Pool en 2008, joue dans cet autre film d’apprentissage. Mais elle devient ici, l’âge aidant, sirène et objet de tous les fantasmes, quoique fragile encore. Sa présence illumine d’ailleurs le film et son avenir d’actrice semble posé sur une ligne d’évidence.


La nature, magnifiquement filmée par Nathalie Moliavko-Visotzky, est plus qu’un cadre. Des insectes, des prés ensoleillés, l’eau qui court, avec ses poissons, ses baignades, possèdent une vie propre qui rend dérisoires les dérives des humains, les enveloppe aussi, comme pour les consoler.


Le thème de la préadolescence devant les duperies et la faiblesse des adultes, beaucoup traité au cinéma québécois (Maman est chez le coiffeur, Frisson des collines, etc.), ne se renouvelle pas complètement sur un scénario qui manque parfois de tonus, mais propose de grands moments d’envol ou de force.


Le film, sur une île du fleuve durant l’été, met en scène d’abord un trio familial. La mère, Marie (Macha Grenon), le fils de 14 ans, Antoine (Loïc Esteves), le père, François (Benoît Gouin). Petite tribu apparemment heureuse dans son chalet. À la porte d’à côté, la belle Anna (Marianne Fortier), un peu plus âgée qu’Antoine, lui tourne les sens, et il se met à l’espionner entre chemins, fourrés et rives. La mère d’Anna, Geneviève (Sylvie Boucher), a eu une liaison de jeunesse avec François. Des liens de vacances se tissent entre les deux clans. Le scénario, on lui en sait gré, ne dit pas tout, et cet amour de jeunesse ne sera jamais explicité, pas plus que les démêlés matrimoniaux passés du couple Marie-François ou les causes de l’alcoolisme de Geneviève.


On se retrouve à un moment précis, sous le ciel estival, dans la vie de cinq personnes appelées à a être à jamais transformées.


Le jeune Loïc Esteves, quasi muet d’amour, se réfugie dans ses yeux bleus et ne devient vraiment juste qu’en seconde partie, quand l’action s’accélère. Macha Grenon est une actrice à qui la maturité sied à merveille. Dans la peau de l’épouse aimante, qui accepte l’inacceptable, elle joue de toutes les nuances. Quant à Benoît Gouin, poussé par son regard en biais toujours inquiétant vers les rôles de perversité (comme dans Jaloux de Patrick Demers), il donne la pleine mesure de son aura trouble, entre pulsions et remords. De belles scènes s’accrochent aux moments de bonheur : dans une barque, alors que Marie et François aux prises avec une barbotte s’amusent comme des adolescents. Ailleurs, une soirée entre jeunes où Antoine découvre le plaisir et les interdits est très vivante. D’autres parties du scénario sont plus flottantes, moins abouties, moins imaginatives, jusqu’au moment crucial, très fort, où Antoine se découvre trahi, son innocence en miettes. À partir de là, chacun revêt un rôle dans une partition qui se joue entre cris et silences de tragédie.


On a envie de comparer ce film à Frisson des collines de Richard Roy, pour la luminosité estivale du cadre initiatique dans une nature glorifiée, sans son charme mais avec un mystère. La tension dramatique fluctue, mais cette souffrance larvée ou tangible nous fera surveiller le prochain film de Guillaume Sylvestre, dont la maîtrise future commence à poindre.


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