L’écran déchiré

Shakespeare a été adapté au cinéma à l’envers et à l’endroit. Mais les transpositions littérales de son oeuvre en sonnets dans un décor contemporain n’ont jamais sonné juste.

Les échecs relatifs de Hamlet de Michael Almereyda (avec Ethan Hawke dans le rôle-titre), d’O de Tim Blake Nelson (d’après Othello et campé dans une école secondaire) et de Macbeth de Geoffrey Wright (avec Sam Worthington) auraient dû servir d’enseignement à Joss Whedon. Le réalisateur de The Avengers, issu de la télévision (Buffy the Vampire Slayer, Angel, Glee), semble vouloir s’acheter une respectabilité avec cette adaptation en noir et blanc et dans le texte de la comédie du grand Will. Mais plutôt que de réfléchir une curiosité hybride, l’écran se déchire sous l’impact de cet objet à cheval entre deux identités.


Les festivités siciliennes au coeur de Much Ado About Nothing (Beaucoup de bruit pour rien) sont ici transposées dans une villa coloniale au mobilier moderne perchée dans les collines surplombant Los Angeles. Et comme le veut le texte suivi à la lettre, deux couples vont se former sous nos yeux. D’abord entre Haro (Jillian Morgese), la fille de Leonato (Clark Gregg), hôte de la fête, et Claudio (Fran Kranz), l’officier qui accompagne l’invité d’honneur, Don Pedro (Reed Diamond). Ensuite entre Beatrice (Amy Acker), nièce opiniâtre de Leonato, et l’orgueilleux Benedick (Alexis Denisof), autre officiel de Don Pedro. Ces deux-là vont se haïr avant de s’aimer, et s’avouer leur affection au moment où le mariage des deux premiers sera compromis par le mensonge du vil frère bâtard de Don Pedro (Sean Maher).


« J’apprends par cette lettre que Don Pedro arrive ce soir à Messine », déclare d’entrée de jeu Leonato en brandissant son iPhone. Mais l’ironie est éventée avant même qu’il n’ait terminé sa phrase. Le jeu des anachronismes se poursuit, sans plus d’effet, jusqu’à la scène du mariage, où le texte s’aligne enfin avec l’image pour fournir au film, ne serait-ce que temporairement, une intrigue qui le stimule.


Pourquoi une adaptation contemporaine de Beaucoup de bruit pour rien ? Pourquoi en noir et blanc, aussi somptueux fût-il ? Le film de Joss Whedon, collé au texte, reste sans réponse. N’est pas Kenneth Branagh qui veut.



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