Un Tarantino «irréel» où le sang gicle en quasi-permanence

Le cinéaste de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction, Quentin Tarentino, demeure fidèle à lui-même dans sa dernière création, Kill Bill – Vol. 1. Photo: source alliance vivafilms
Photo: Le cinéaste de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction, Quentin Tarentino, demeure fidèle à lui-même dans sa dernière création, Kill Bill – Vol. 1. Photo: source alliance vivafilms

Quentin Tarentino s'en est vraiment donné à coeur joie à travers un mélange de genres. Et quel mélange! Orchestré de main de maître avec une violence mais aussi une stylisation remarquables, Kill Bill - Vol.1 est le premier volet d'un diptyque de sanglante vengeance donnant la vedette à la star de Pulp Fiction, Uma Thurman. Les coeurs sensibles frémiront devant pareils flux d'hémoglobine, mais on entre ici dans un monde si ouvertement virtuel que toute référence au réel devient absurde et non avenue. Montage serré, scènes chocs, rythme d'enfer, affrontements mortels. Nous sommes du côté du conte et de la représentation symbolique.

Les références en question sont multiples mais cinématographiques. On retrouve l'esprit des westerns spaghettis sur fond de duels meurtriers avec musique à la Ennio Morricone. Sans compter les grandes épopées japonaises, mâtinées de films de kung fu et même de mangas, car la bande dessinée est également au poste, ajoutant à l'irréalité de la narration. Tarentino sort de ses grandes plaines, de ses stations-service ensanglantées et pénètre en Asie. La moitié du film se déroule au Japon. Dans le deuxième volet, il entraînera son public du côté de la Chine. Tigres et Dragons, d'Ang Lee, avait déjà ennobli les films d'arts martiaux. Tarentino s'engouffre en territoire conquis.

Mais le cinéaste de Reservoir Dogs et de Pulp Fiction demeure fidèle à lui-même. Il a toujours affirmé trouver la violence très cinématographique. Ici, le sang gicle en quasi-permanence. Et les figures les plus violentes sont féminines. Comme dans les bandes dessinées.

On y suit l'assouvissement d'une sombre vengeance par une femme au nom de code de Black Mamba (Uma Thurman), qui, au jour de son présumé mariage avec Bill, le chef du groupe Deadley Viper Assassination Squad, se fait massacrer par la joyeuse bande et arracher du ventre l'enfant qu'elle attend. Laissée pour morte, elle survit, passe quatre ans dans le coma, puis se réveille à l'hôpital lorsqu'un infirmier se prépare à la violer comme d'habitude, et après qu'une disciple de Bill a songé à l'assassiner. Mais la belle se réveille et entreprend de liquider tous ses bourreaux avec une rage qui n'a d'égale que sa connaissance des arts martiaux et son habileté à l'escrime.

Ceux qui ont participé au massacre doivent mourir. Elle les retrouvera au bout du monde, s'il le faut: des États-Unis à Tokyo en passant par Okinawa, où le dernier fabricant de sabres de samouraï offrira sa meilleure arme à la blonde justicière. Tarentino a brossé son petit curriculum vitae pour chaque membre du Viper Club, avec retour aux sources des traumatismes d'enfance et regard sur le passé du Japon, servi à travers son imagerie de samouraïs et de kamikazes, auquel Kill Bill - Vol. 1 rend hommage.

C'est à Tokyo que le film culmine en feu d'artifice. O.-Ren (Lucy Liu), ancienne membre des Vipers, a pris au Japon la tête d'une bande de yakuzas. Et dans un club de nuit, ses hommes et ses femmes de main la défendront contre la blonde Américaine qui a juré sa perte.

La chorégraphie des combats est impressionnante, irréelle et multiforme. Les figures japonaises semblent tout droit tirées des bandes dessinées mangas, avec leurs jeunes couventines meurtrières, plus redoutables que les guerriers. Des centaines de yakusas affronteront l'Américaine et son sabre invincible. Le massacre devient un ballet sanglant. La scène finale, dans un jardin zen, opposera les deux belligérantes, sang sur neige, en un duel de haut style.

Tarentino est parvenu ici à créer un objet purement cinématographique, décollé de la forme narrative traditionnelle, porté par l'action référentielle. Dans ce contexte volontairement artificiel, Uma Thurman se transforme elle-même en icône irréelle, pulsion humaine de mort plutôt que personnage de chair et de sang. La distribution japonaise est excellente aussi et le cinéaste américain ne transforme jamais en faire-valoir Lucy Liu, Sonny Chiba et les autres, mais les poussent à se hisser jusqu'au symbole.

Proche du jeu vidéo, le film, excellent dans son genre, est une proposition ludique parfaitement orchestrée à savourer au second degré. Si Pulp Fiction captivait davantage par son récit, Tarentino a su ici dépasser la narration en s'attelant à un ambitieux projet où il déploie d'immenses talents de metteur en scène.