Hannah Arendt, du verbe à l’écran

À Barbara Sukowa incombe la tâche de camper un personnage très brillant et implacable, mais gardant une humanité.
Photo: Heimatfilm À Barbara Sukowa incombe la tâche de camper un personnage très brillant et implacable, mais gardant une humanité.

Il est fascinant de voir l’univers de la pensée philosophique se traduire à l’écran. Mais peut-être le pari était-il voué à une forme d’échec. L’Allemande Margarethe Von Trotta, fille de l’après-guerre, s’était penchée sur les fantômes du nazisme, notamment dans son film Rosenstrasse. Rien d’étonnant à ce qu’elle empoigne la responsabilité de l’Allemagne par un autre biais, cette fois théorique. D’autant plus que la plupart de ses films tissent des liens entre la grande histoire et les destins individuels.


Von Trotta avait dirigé plusieurs fois Barbara Sukowa, dont dans la bio filmée de Rosa Luxembourg en 1986 et Les années de plomb en 1981. À elle incombe ici la tâche énorme de camper une femme à l’esprit brillant, également très courageuse, implacable pour tout dire, mais gardant une humanité.


La Juive Hannah Arendt, philosophe, ancienne élève et maîtresse de Heidegger, avait quitté l’Allemagne sous le nazisme puis la France avec son mari poète Heinrich Blücher pour gagner les États-Unis et enseigner à New York, devenant une icône de la résistance. Elle s’était évadée du camp de travail de Gurs, elle avait aidé des réfugiés allemands, milité pour le sionisme, etc. Mais c’est en 1961, lors du procès en Israël d’Adolf Eichmann, ancien orchestrateur pour Hitler du convoyage des Juifs vers les camps de la mort, qu’elle aura suscité une folle controverse.


Les discussions sont au centre de cette oeuvre, et c’est le verbe qui intéresse, car le film ne brille pas ici par son traitement cinématographique, fort convenu, ni par sa direction d’acteurs, à l’exception de Barbara Sukowa, sur sa ligne glacée et maîtrisée.


Écrivant sur ce procès pour le New Yorker des textes qui causèrent un choc, Hannah Arendt décrivait ce criminel nazi comme un bureaucrate falot, une marionnette sans libre arbitre, et en avait tiré la théorie « de la banalité du mal », qui n’excusait aucune monstruosité mais démontrait brillamment à quel point la non-pensée et l’obéissance aveugle à des conformismes sont les vecteurs du mal.


Reçues avec des briques par bien des Juifs qui auraient préféré la voir dénoncer Eichmann comme un démon pur, ses théories auront bouleversé sa vie et celle des siens. Pour ajouter à l’outrage, elle accusait certains leaders juifs d’avoir collaboré avec les nazis.


C‘est autour de cet épisode new-yorkais orageux que Margarethe Von Trotta a articulé son scénario, également sur ses rapports amoureux avec un mari affichant sa maîtresse, romance qui cherche sans doute à humaniser cette intellectuelle mais devient vite anecdotique. Son amitié avec la romancière et journaliste américaine Mary McCarthy (jouée par Janet McTeer) est une des clés intéressantes du film. Mais seule la pensée d’Hannah Arendt captive, avec ce message essentiel à méditer : il faut réfléchir par soi-même et agir selon des convictions éclairées, sans suivre le troupeau comme des moutons de Panurge. La lire, c’est mieux : Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal passionne et ouvre sur les ressorts de la pensée moderne.



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