Robichaud, Desmarais, Lanctôt: erre d’aller

Parfois, dans Sarah préfère la course, on a presque l’impression que Micheline Lanctôt, une réalisatrice expérimentée, sourit à la débutante Chloé Robichaud par-delà l’objectif.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Parfois, dans Sarah préfère la course, on a presque l’impression que Micheline Lanctôt, une réalisatrice expérimentée, sourit à la débutante Chloé Robichaud par-delà l’objectif.

L’accueil critique a été tiède. Qu’à cela ne tienne : Chloé Robichaud propose avec Sarah préfère la course le film qu’elle entendait tourner. Sous l’attitude calme et posée, on sent le tempérament d’une artiste prête à défendre sa vision, jeune âge ou pas - elle a 25 ans. Ça force le respect. Il en va de même pour l’actrice Sophie Desmarais, qui joue celle qui préfère courir ; intense, persuasive : elle est désormais sur le radar des agences internationales de casting. Micheline Lanctôt, qui interprète l’entraîneuse de Sarah, a foulé ce circuit-là en son temps.


On l’a beaucoup dit et on va le répéter : l’un des principaux atouts de Sarah préfère la course est de brosser un portrait de jeune femme exempt de tout cliché. « Le personnage est né lorsque j’avais 13 ans, révèle Chloé Robichaud. J’avais participé à un concours de synopsis organisé par le journal Le Soleil. Je savais déjà que je voulais être cinéaste. Le personnage s’appelait Sarah, et Sarah voulait faire de la course. » Ces deux éléments ont survécu à la longue gestation du projet.


Douze ans plus tard, le film, à l’instar de son héroïne, existe. Sophie Desmarais (Curling, Décharge) prête à Sarah un corps dûment entraîné pour l’occasion ; jambes sans fin, yeux immenses. Lorsqu’elle parle de la belle jeune femme sphinx qu’il lui a incombé de défendre, ses paupières joliment fardées s’écarquillent davantage sous le coup d’une tirade passionnée.


« Je l’ai aimée tout de suite, sur la page », se souvient la comédienne au sujet de cette étudiante de Québec débarquée à Montréal pour s’entraîner avec l’équipe d’athlétisme de l’Université McGill avec, comme mode de financement, un mariage blanc aux conséquences imprévues. « Elle m’a fait vibrer. J’étais tellement émue et reconnaissante que Chloé me l’offre. On ne m’a jamais fait un tel cadeau. »


« Lire un scénario, pour moi, poursuit-elle, c’est comme une cérémonie ; c’est un moment sacré. Je suis très superstitieuse et je crois que les premières impressions qu’on a sont les plus justes. Après, on travaille le rôle et quelque chose peut se perdre, d’où l’importance de se fier à cet instinct premier. Dans ce cas-ci, la matière était riche. C’était très écrit. »

 

«Juste une fille»


Au sujet de la dimension insondable de la protagoniste, Sophie Desmarais apporte certaines nuances. « Oui, elle a quelque chose d’insaisissable, mais en même temps, je la comprenais bien. C’est une jeune femme qui n’est pas une midinette. Elle n’est pas dans l’affect non plus. Elle ne carbure pas à la séduction, par exemple. Elle est ambivalente. Elle a une passion et elle est déterminée. En fin de compte, elle est juste une fille, mais une qui n’est pas définie à l’écran selon les codes usuels. » Sarah n’en est pas moins crédible, à preuve : au cours de son entraînement intensif de six mois, Sophie Desmarais a recueilli les confidences de plusieurs « vraies » Sarah, assure-t-elle.


« À la rigueur, Antoine [Jean-Sébastien Courchesne, l’époux de prêts et bourses] représente le pôle traditionnellement féminin de l’équation », signale Chloé Robichaud. De fait, ici, c’est le garçon qui se languit et s’interroge. Bref, tant dans sa perception du monde que dans sa manière de mettre celle-ci en récit et en images, Chloé Robichaud fuit les lieux communs, ce dont on lui sait infiniment gré.


Micheline préfère tourner


Une fois installée dans la métropole avec son mari de papier, Sarah commence l’entraînement à McGill. Sur place, l’entraîneuse en chef la couve d’un oeil à la fois aiguisé et bienveillant. Micheline Lanctôt campe ce personnage clé. La comédienne n’apparaît que dans une poignée de scènes, mais chacune produit son effet. Parfois, on a presque l’impression que Micheline Lanctôt, une réalisatrice expérimentée, sourit à la débutante Chloé Robichaud par-delà l’objectif.


« Je lui ai enseigné à Concordia, précise la vedette d’Unité 9. L’expression “vieille âme” s’applique parfaitement à son cas. Elle possède une compréhension profonde du cinéma et elle sait exactement ce qu’elle veut. En classe, ce n’était pas rare de voir les autres étudiants se tourner vers elle pour une opinion, un conseil. Elle dégage cette sagesse-là. »


Difficile de s’en remettre à une cinéaste lorsqu’on l’est soi-même ? « Quand je tourne comme actrice, je suis là pour jouer, that’s it. Par ailleurs, Chloé m’avait déjà dirigée dans Maternel, un court métrage vraiment fort sur le plan émotionnel. » Bonheur renouvelé.


Parlant de bonheur, celui de Micheline Lanctôt passe avant tout par la réalisation. Bonne nouvelle, l’auteure de Pour l’amour de Dieu pourra bientôt donner le premier coup de manivelle à Autrui, long métrage s’intéressant au sort d’une jeune femme qui recueille chez elle un sans-abri.


« Il y a tellement de films que je veux tourner et je n’ai plus beaucoup de temps devant moi, confie Micheline Lanctôt sans faux-fuyant. C’est très difficile, comme processus. Chaque projet qui n’aboutit pas, c’est comme un bébé mort-né. Et là, j’en ai trop dans mes tiroirs, des p’tits mort-nés. C’est pour ça que j’ai si hâte d’enclencher le tournage d’Autrui ».


Quant à Chloé Robichaud et Sophie Desmarais, leur Sarah entame sa course à domicile dans les salles ce vendredi.

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