Courir après l’amour

Sophie Desmarais interprète Sarah, une coureuse de demi-fond, peu loquace et dévouée à son sport.
Photo: Films Séville Sophie Desmarais interprète Sarah, une coureuse de demi-fond, peu loquace et dévouée à son sport.

Il y a beaucoup à admirer dans Sarah préfère la course. La vigueur de l’écriture en demi-teintes et à demi-mot, la rigueur de la mise en scène sobre et expressive, la beauté austère de la photographie, la qualité de l’interprétation dans la retenue, jamais artificielle. À aimer ? C’est une autre histoire.

Le premier long-métrage de Chloé Robichaud n’est pas à proprement parler un film aimable, qui flatte le spectateur dans le sens de ses attentes. Son héroïne, une coureuse de demi-fond peu loquace et dévouée à son sport, jouée par la brillante Sophie Desmarais - dont le regard félin rappelle celui de Pascale Bussières -, n’a pas non plus le contact facile. Qu’à cela ne tienne. Robichaud ne nous invite pas à l’aimer ou à l’adopter, comme on le ferait d’un animal de compagnie, mais à la découvrir, dans toute sa complexité, et à lui céder de l’espace pour exister. À cet égard, son film constitue une vraie belle réussite.


Sarah pourrait être la petite soeur de l’héroïne du film de Manon Briand 2 secondes, une cycliste extrême jouée par Charlotte Laurier. Aux antipodes sur le plan artistique, les deux films parlent en canon de dépassement athlétique et de sexualité sublimée, à travers une odyssée initiatique inspirée, sur les plans du rythme et de la construction, par la discipline sportive en question.


2 secondes dévalait les pentes. Sarah préfère la course avance sûrement mais à pas lents (paradoxe bien trouvé) sur une piste de course délimitée par deux courbes.


Sarah quitte le confort de sa banlieue de Québec et le giron d’une mère cassante (Hélène Florent) pour Montréal, où elle s’est fait offrir une place au sein du club d’athlétisme de l’Université McGill dirigé par une dame de fer (Micheline Lanctôt, en forme). Pour aplanir les difficultés, son ami Antoine (Jean-Sébastien Courchesne) emménage avec elle puis, afin de lui permettre de se consacrer à son sport sans soucis financiers, lui propose un mariage blanc qui lui donnera accès au régime des prêts et bourses. Le mariage la libère, elle, mais l’enchaîne, lui, un peu plus à celle qu’il aime secrètement.


Le récit aborde sa première grande courbe dans une scène de karaoké mémorable, où Sarah subit la révélation de sa propre sexualité en entendant sa partenaire du club d’athlétisme (Geneviève Boivin-Roussy) chanter le classique tiré du film L’initiation : Un jour il viendra mon amour. L’image subjective (nous sommes dans le regard de Sarah) montre l’objet de sa fascination en plan serré, sur un mur nu, dans une sublime pose de pochette de vinyle vintage. Puis, au milieu de la chanson, point de bascule : la voix de son interprète originale, Diane Dufresne, prend d’assaut la piste sonore, comme l’amour dans le coeur de l’athlète déphasée qui, pour la première fois, entre en contact avec elle-même : « Ma vie sera comme une fleur/Qui s’ouvre à son bonheur ».


Avec un minimum d’effets et de manipulation, Robichaud tire avec cette scène d’anthologie le maximum de l’expression et de l’émotion. C’est dans cet instant de cinéma magique qu’on reconnaît ce qu’on ne pouvait que pressentir jusque-là, c’est-à-dire le très grand potentiel de cette cinéaste qui, à 25 ans, signe un film beau et achevé, jeune et mature, qui privilégie la mesure à l’emportement.