La vie d’Adèle triomphe à Cannes - Trois Palmes plutôt qu’une

Les interprètes de La vie d’Adèle, Léa Seydoux (à gauche) et Adèle Exarchopoulos partagent avec le réalisateur français d’origine tunisienne Abdellatif Kechiche la Palme d’or du 66e Festival de Cannes.
Photo: Todd Williamson/Invision/Associated Press Les interprètes de La vie d’Adèle, Léa Seydoux (à gauche) et Adèle Exarchopoulos partagent avec le réalisateur français d’origine tunisienne Abdellatif Kechiche la Palme d’or du 66e Festival de Cannes.

Il y a des moments de grâce parfois. Le jury, les festivaliers et la presse sur la même longueur d’onde pour la récompense suprême, cela se célèbre. Le couronnement de La vie d’Adèle du Français d’origine tunisienne Abdellatif Kechiche est de ceux-là et, quand le président du jury, Steven Spielberg, a annoncé qu’il décernait la palme non seulement au film, mais à ses deux interprètes Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, brûlant couple d’amoureuses, dans une oeuvre de vérité, il y eut soupir d’aise et applaudissements. L’an dernier, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva avaient été associés verbalement à la palme octroyée à Michael Haneke pour Amour, mais, cette fois, les interprètes reçoivent bel et bien le prix avec le cinéaste. Elles ne l’ont pas volé non plus.

Kechiche a dédié son prix à la jeunesse de France, dont il salue les aspirations, et à la Révolution tunisienne. En rencontre de presse après palmarès, Spielberg précisait qu’il était important d’inclure les deux actrices, à cause de la synergie entre les personnages et le metteur en scène. « Si la distribution avait été faussée de 3 %, on n’aurait pas ce film. Le choix des actrices était parfait. Nous avons été envoûtés. »

 

Évidemment, tout le monde veut et voudra donner une portée politique à cette Palme. Dimanche, Paris était le cadre d’une énorme manifestation contre le mariage gai, et voici qu’un film sur des amours homosexuelles remporte la Palme d’or. Le jury répétait en choeur aux journalistes que La vie d’Adèle avait été primé pour ses qualités intrinsèques, et pour sa grande histoire d’amour. « La politique n’était pas dans la chambre avec nous, mais les deux filles ne se marient pas, faisait quand même remarquer Spielberg. Ce film livre aussi un message très positif… »

 

La vie d’Adèle ne prendra pas l’affiche avant l’automne, chez nous d’abord au Festival du nouveau cinéma, semble-t-il. Patience ! Kechiche sait qu’il aura des problèmes avec la censure dans plusieurs pays, à cause de ses audaces sexuelles.

 

Mais si ce laurier aide à pousser plus loin le bouchon de la tolérance, on n’ira pas s’en plaindre.

 

La France n’avait pas eu de palme depuis avec Entre les murs de Laurent Cantet en 2008.

 

Le Grand Prix du jury aux frères Coen

 

Inside Llewyn Davis des frères Coen, comédie sur fond de folk song, de mélancolie et de déambulations d’un chat roux, qui avait enchanté et amusé la Croisette, repart avec le Grand Prix du jury. La fratrie, palmée d’or en 1991 avec Barton Fink et souvent récompensée, était retournée à New York, mais leur acteur Oscar Isaac, les représentait. Sa définition des Coen : « Un cerveau qui peut être à deux places à la fois. »

 

Spielberg et son imposant jury ont livré un bon palmarès, avec quelques absents : La grande bellezza de Paoulo Sorrentino, La Vénus à la fourrure de Roman Polanski et Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch, ces deux derniers films, réussis, présentés en fin de course. Mais en gros, chapeau ! Le choix était vaste, la qualité élevée et leurs décisions éclairées. Si l’axe États-Unis -France fut omniprésent, des oeuvres de plusieurs origines et de plusieurs styles ont été primées.

 

Certains journalistes ont hué le prix de mise en scène au Mexicain Amat Escalante pour Heli, aux séances de torture insoutenables, mais le film dur, sans concessions, avec une caméra frontale posée sur la misère et la violence, a sa place au podium.

 

Quant à Like Father, Like Son du Japonais Kore-Eda Hirokazu, oeuvre un peu appuyée mais émouvante sur la paternité, l’enfance bafouée, nourrie aussi de fines références aux problèmes de la société nippone, elle ne pouvait que plaire à Steven Spielberg, par parenté d’esprits. À lui, le prix du jury.

 

Le meilleur rôle de Bérénice Bejo

 

Un des moments les plus émouvants du palmarès fut ce prix d’interprétation à Bérénice Bejo pour son rôle de femme et de mère passionnée dans Le passé d’Asghar Farhadi, premier film français de l’Iranien, si bien mené. Elle était émue, sidérée, reconnaissante envers Farhadi, grand directeur d’acteurs. La partenaire de Jean Dujardin dans The Artist était restée dans son ombre. La voici au soleil pour le meilleur rôle de sa vie.

 

Bruce Dern, vieil acteur américain habitué aux seconds rôles, méritait aussi son prix, pour le personnage en quête de lui-même aidé par son fils dans le beau Nebraska en noir et blanc d’Alexander Payne. Une reconnaissance tardive qu’il doit savourer.

 

A Touch of Sin du maître chinois Jia Zhangke, oeuvre en quatre volets sur le choc de la modernité dans ce pays aux codes millénaires, était attendu au palmarès pour sa stylisation glacée et maîtrisée, mais le film a reçu plutôt le prix du scénario.

 

La Caméra d’or, qui couronne toutes sections confondues un premier long métrage, fut décernée à Ilo Ilo chronique familiale d’Anthony Chen, présentée à la Quinzaine des réalisateurs, le premier film de Singapour primé à Cannes.

 

Quant à la cérémonie de clôture, elle s’offrait le charme un peu gamin de la maîtresse de cérémonie Audrey Tautou, qui a même ironisé sur les nombreux vols de bijoux ayant marqué cette édition cannoise. Le joaillier Chopard, deux fois dévalisé en une semaine, prête ses parures de diamants pour le tapis rouge, et les stars en robes de déesse étincelaient de mille feux, comme si de rien n’était. Le spectacle continue. Il s’est terminé dimanche soir sur une note glamour et joyeuse.

 

Cette 66e édition du Festival de Cannes se sera révélée de haute tenue, à défaut d’être très novatrice, et la pluie aura fait râler davantage que les films.