66e Festival de Cannes - L’immigration selon James Gray

Marion Cotillard tient la vedette dans The Immigrant de James Gray.
Photo: Agence France-Presse (photo) Loic Venance Marion Cotillard tient la vedette dans The Immigrant de James Gray.

Cannes — Elle a l’air triste, Marion Cotillard. On sent sa fragilité après l’échec de Blood Ties en début de festival, aux côtés de son compagnon Guillaume Canet. La belle actrice française doit pourtant endosser une nouvelle robe de gala, revenir au cirque, rencontrer les médias, car l’oscarisée de La môme tient la vedette dans The Immigrant de James Gray, présenté vendredi en compétition. Déstabilisé aussi, le cinéaste. Il avait coscénarisé Blood Ties, ignore s’il sera mangé à la broche ou à l’étuvée.


Le lancinant maître d’oeuvre américain derrière The Yards, La vie nous appartient, Two Lovers est reparti trois fois bredouille de la compétition cannoise. Gray a ici ses admirateurs, ses inconditionnels, qui réclament réparation. Son dernier film, sous la lumière dorée et embuée du grand directeur photo Darius Khondji, déçoit malgré tout. Applaudissements clairsemés au parterre et critiques polies. Malgré ses beautés stylistiques, un début prometteur, ce mélodrame finit par avaler tout rond sa critique acerbe de l’Amérique, perdu qu’il est dans un mysticisme mal défini.


Joaquin Phoenix, acteur fétiche de Gray, n’est pas présent à Cannes, retenu sur un tournage. De toute façon, l’homme a l’habitude d’exploser sans prévenir, voire d’insulter les journalistes, comme à la Mostra de Venise l’an dernier autour du Master de Paul Thomas Anderson. Pour des équipes de film, mieux vaut se passer de lui (Prudence ! Prudence !). Mais sa folie nous manque.


Dans The Immigrant, Phoenix incarne Bruno, un proxénète. Sale type déguisé en Sauveur, il recrute à leur arrivée au pays des Européennes à qui les douaniers, ses complices, refusent le tampon. De deux soeurs polonaises, l’une, Magda, diagnostiquée tuberculeuse, est gardée dans l’île en quarantaine. L’autre, Ewa (Cotillard), vite entraînée à New York pour s’y vendre, accepte tout pour extirper sa soeur de là. Son âme est pure et la dégradation ne l’atteint guère. C’est pourquoi Bruno s’éprend d’elle, tout comme son cousin rival, Orlando le magicien (Jeremy Renner). D’où l’aspect mélo.


Ellis Island, devant New York, était la porte d’accès des nouveaux arrivants entre 1900 et 1934. Le cinéaste voit l’île comme un musée à ciel ouvert, peuplé de fantômes. « Peu de films ont été tournés là-bas. Le lieu appartient aux touristes le jour. On y a tourné de nuit. »

 

Histoire familiale


Le scénario s’inspire en partie de l’histoire familiale de Gray, dont les grands-parents juifs russes ont transité par Ellis Island, avant de se battre pour leur survie. Dans Little Odessa, le cinéaste américain abordait déjà ses origines. « Je suis pour l’immigration, dit-il. C’est elle qui garde un pays en vie. Mais à chaque vague, les préjugés se raniment avec les mêmes insultes de stupides, sales véreux servies depuis 1840, d’abord aux Irlandais, puis aux Italiens, puis aux Juifs, puis aux Latinos. Les gens devraient connaître l’histoire pour comprendre leur présent. »


The Immigrant repose davantage sur des scènes clés que sur une unité d’ensemble : l’arrivée des soeurs dans l’île, la première abdication d’Ewa, les batailles des deux hommes, la confession de Bruno dans le hangar ont une portée, mais l’émotion ne passe pas.


Marion Cotillard est encore sonnée d’avoir dû apprendre 20 pages de dialogues en polonais, pour les livrer sans accent. « Je travaillais de nuit comme de jour », évoque-t-elle. Gray avoue s’être laissé fasciner par son visage, mobile et sensible comme celui des grandes stars du muet, à la Lillian Gish et à la Louise Brooks. Il a voulu la filmer ainsi, pâle et tournée vers sa lumière, vers sa rédemption. Sauf que le noir seyait bien mieux à James Gray que ce halo doré.


De Cannes au Québec


On ne sait pas quand ils gagneront nos écrans. Parfois, il faut s’armer de patience. Du moins Métropole Films a-t-il acquis pour le Québec des films de la compétition cannoise, plusieurs attendus au palmarès. Après La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino et Inside Llewyn Davis des frères Coen, aux droits achetés avant le festival, de nouveaux titres s’ajoutent à la liste : Jeune et jolie de François Ozon, Tel père, tel fils d’Hirokazu Kore-Eda et Jimmy P. (psychothérapie d’un Indien des plaines) d’Arnaud Desplechin. Ça fait à Métropole Films un gros butin.

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