66e Festival de Cannes - Avant le palmarès

Les tractations de jury reposent sur un jeu infini de concessions, mais ne pas palmer le film La vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, témoignerait d’une vraie faille de regard cinéphilique. On attend pour voir.
Photo: Agence France-Presse (photo) Lionel Cironneau Les tractations de jury reposent sur un jeu infini de concessions, mais ne pas palmer le film La vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, témoignerait d’une vraie faille de regard cinéphilique. On attend pour voir.

Cannes — Et voilà ! La ville commence à se vider. On peut même marcher sur la Croisette sans se faire piétiner, bousculer, refouler par des policiers, etc. Certains n’attendent pas le dernier sprint pour déguerpir, même s’il reste de grosses pointures à voir en compétition : les films de Roman Polanski, de Jim Jarmusch.


Mais plusieurs critiques ont déjà leur palmarès en tête. La sélection, après quelques flottements, se révèle plutôt solide en fin de compte. À défaut de toujours s’encombrer d’un contenu, les films étaient bien beaux. Ce n’est pas un hasard si la frivolité de sociétés sans repères fut une source d’inspiration pour les scénaristes. La thématique se reflétait aussi sur la substance des oeuvres. Autres sujets récurrents de l’édition : la vengeance, la paternité (celui-là dure depuis quelques années), la force des femmes. On a eu droit à un festival d’actrices.


Allons-y de quelques prédictions en marchant sur la pointe des pieds.


La palme à Kechiche. La France n’a pas obtenu la récompense suprême depuis 2008 avec Entre les murs de Laurent Cantet, lequel n’est d’ailleurs pas sans lien de parenté avec La vie d’Adèle, qui s’offre une fenêtre sur l’enseignement par-delà son histoire d’amour lesbien. Mais pourquoi Spielberg primerait-il une oeuvre si étrangère à son univers ? Parce qu’aucun cinéaste ne parvient à atteindre le naturel et la vérité de Kechiche à travers ce film. Il faut voir s’enflammer pour lui le pool de cotes décernées par Le film français. Un collier de palmes devant son titre. On a senti le souffle passer…


Les autres lauriers ? Vaste choix. A Touch of Sin du Chinois Jia Zhangke pourrait récolter le grand prix du jury pour sa maîtrise et La grande Bellezza de Paolo Sorrentino (qui divise passionnément la critique), celui de la mise en scène pour sa beauté. Au tendre road movie Nebraska d’Alexander Payne, le prix du jury peut-être. Si Asghar Farhadi et son Passé ne sont pas primés au scénario, on mise sur Like Father, Like Son du Japonais Kore-Eda, dans les cordes de Spielberg, avec des enfants, une rédemption, etc.


Du côté du meilleur acteur, plusieurs sacrent déjà Michael Douglas. Son rôle de pianiste kitsch dans Ma vie avec Liberace de Soderbergh les a épatés, d’autant plus qu’il relève d’un cancer, ce qui émeut. Le film est à mes yeux surfait. Et puisqu’il faut jouer d’un instrument pour se démarquer, pourquoi pas Oscar Isaac, en guitariste et chanteur paumé du Inside Llewyn Davis des frères Coen ?


La jeune Adèle Exarchopoulos, si émouvante dans le film de Kechiche, a beau constituer la révélation du festival, les règlements internes interdisent de primer les acteurs, si la palme va au film. L’an dernier, le jury avait écarté Trintignant et Riva pour leurs prestations dans Amour afin d’offrir la récompense suprême au cinéaste Haneke. Sinon, Bérénice Bejo mérite le prix d’interprétation féminine pour son rôle de femme brûlante dans Le passé d’Asghar Farhadi.


Les tractations de jury reposant sur un jeu infini de concessions, tout autre scénario de palmarès est envisageable bien entendu, mais ne pas palmer le film de Kechiche témoignerait d’une vraie faille de regard cinéphilique. On attend pour voir.


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Le nom du cinéaste français Arnaud des Pallières m’était inconnu. S’il a beaucoup tourné, ses films absents des grands festivals n’étaient pas distribués chez nous. Pas d’attente dans son cas. Le voici en compétition avec Michael Kohlhaas, situé dans les montagnes des Cévennes au XVIe siècle. Son histoire est inspirée d’une nouvelle de Heinrich Von Kleist, elle-même tirée d’un fait vécu. Place à la rébellion d’un homme pieux qui leva une armée, mit une province allemande à feu et à sang, pour venger l’injustice commise par un seigneur vorace et sanguinaire.


Un homme seul contre tous donc crie vengeance. Le Danois Mads Mikkelsen, primé à Cannes l’an dernier pour son rôle de victime dans La chasse de Vinterberg, se fait ici justicier, mais en français, sans connaître la langue, ce qui l’empêche d’habiter pleinement son rôle. Faut dire qu’Arnaud des Pallières semble fasciné davantage par les chevaux, les montagnes et les sous-bois scintillant toutes couleurs dehors comme des vitraux que par sa direction d’acteurs ou par le rythme à apporter à cette production d’époque qui étire sa sauce. À l’instar de plusieurs films de la course, images et musique (médiévale, dans ce cas, avec vielle à roue) sont admirables. Hélas ! On s’y ennuie ferme. Or, en fin de festival, les gens sont fatigués. La salle se vidait. Les têtes des derniers braves tombaient sur les rangées de sièges comme des quilles mal accrochées. Les chevaux piaffaient à l’écran, sans plus grand monde pour les admirer.


On dit au lecteur : à bientôt au palmarès !

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