66e Festival de Cannes - Un chef-d’oeuvre signé Kechiche

Les actrices Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux entourent le cinéaste Abdellatif Kechiche sur le tapis rouge cannois, avant la projection de La vie d’Adèle jeudi.
Photo: Agence France-Presse (photo) Anne-Christine Poujoulat Les actrices Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux entourent le cinéaste Abdellatif Kechiche sur le tapis rouge cannois, avant la projection de La vie d’Adèle jeudi.

Cannes — Lors de la conférence de presse du jury, le cinéaste Ang Lee avait dit espérer tomber sur le film évidence, celui qui fait courir un frisson dans l’épine collective et s’exclamer « Voici la palme ! » L’oeuvre irréfutable porte un titre désormais, celui de La vie d’Adèle - chapitre 1 et 2, et il est signé Abdellatif Kechiche. Bien des critiques sont tombés en bas de leur siège, émerveillés.

 

Ce n’est pas un film, c’est la vie même qui se déroule ici : trois heures passant en un éclair. Le chef-d’oeuvre en forme de tornade bouleverse par son jeu, sa vérité sur les tourments de l’amour. Un événement au cinéma. On était là, sonnés.

 

Après un prémontage, Thierry Frémaux, à la tête de la sélection, avait fait promettre à Kechiche d’en couper un quart d’heure. L’ensemble fut remodelé en substance organique jusqu’à la 23e heure. Pas même de générique. Le temps a manqué. Qui s’en soucie ?

 

Cannes était passé à côté de La graine et le mulet, par la suite couronné à Venise. Cette fois, le festival tient sa fine fleur du cinéaste de L’esquive. Ici aussi, le théâtre de Marivaux s’invite en contrepoint. L’art et la vie s’entremêlent.

 

La vie d’Adèle se voit porté, habité, vécu par deux interprètes extraordinaires : Léa Seydoux en lesbienne aux cheveux bleus, et Adèle Exarchopoulos en jeune fille à la découverte de sa sensualité, qui s’éprend en coup de foudre de la troublante artiste. Cette dernière est peintre, cultivée, raffinée ; Adèle, d’origine modeste, passionnée par l’enseignement. Elles s’aiment.

 

La vie d’Adèle est adapté de la bédé Le bleu est une couleur chaude de Julie March. Sa première partie seulement, car Kechiche ne voulait pas du mélodrame. Les interprètes pouvaient improviser, proposer. Quatre mois de tournage à Lille. Un bain de travail, de communion, de plongée en des eaux inconnues.

 

Rarement, sans doute jamais, a-t-on vu à l’écran des scènes érotiques filmées avec autant de force, de naturel et de beauté qu’ici. Une relation saphique torride jouée par deux interprètes hétéros.

 

Le film est avant tout une histoire d’amour à l’orientation sexuelle accessoire. « Quand j’ai eu envie de raconter cette histoire, il n’y avait pas ce contexte politique, pas de remous autour de l’homosexualité et du mariage gai. Je ne cherchais pas à faire un film militant, mais s’il est perçu comme ça, je l’accepte. » Il s’était refusé tout discours sur le thème de l’homosexualité, accentuant plutôt les différences sociales des deux amantes.

 

Ce cinéaste français d’origine tunisienne est un révélateur d’actrices : Sara Forestier dans L’esquive, Hafsia Herzi dans La graine et le mulet. Ici, Léa Seydoux se surpasse, devient androgyne au regard voyou. Mais la révélation vient d’Adèle Exarchopoulos, miroir d’émotions, au corps mobile aussi éloquent que le visage encore poupin.

 

« Ce que vous voyez à l’écran, on l’a fait,lance Léa Seydoux. Et on a tourné beaucoup, longtemps. Tellement, qu’Abdel aurait pu faire un autre film avec les rushes. Sa façon de travailler sur l’instant est unique au monde. »

 

Léa accompagne également à Cannes l’excellent Grand central de Rebecca Zlotowski. Mystérieuse, intelligente et d’une beauté féline, elle a tourné avec Woody Allen, Tarantino, etc. La caméra aime son visage. « J’avais le sentiment de ne pas arriver à jouer de façon naturelle, avoue pourtant l’actrice française. Grâce à Abdellatif, je l’ai oublié. »

 

Une caméra mobile et force gros plans. « J’utilise de longues focales qui dérangent moins que les caméras rapprochées », précise le cinéaste. Adèle rit : « On ne savait même pas qu’on était filmées en gros plans. Ou même filmées tout court. Parfois, il arrêtait puis recommençait à tourner sans qu’on s’y attende. »

 

Ce titre, La vie d’Adèle - chapitre 1 et 2, implique par essence une suite. Kechiche dit avoir du mal à quitter ses personnages, se demande quel sort attendait ceux de L’esquive et de La graine et le mulet. « J’ai commencé à imaginer des chapitres de La vie d’Adèle. Existeront-ils ? Je l’ignore. »

 

Chose certaine, un destin attend ce film-là. Tel qu’il est. 1 et 2. Poignant de vérité.