66e Festival de Cannes - Entre fiction et cirque

La Côte d’Azur, ce n’est pas toujours l’Eldorado. Pour un cinéaste en tout cas. Si le buzz entourant son film est bon, tout baigne. Sinon, il flotte dans sa bulle une journée, reçoit un coup sur le crâne le lendemain. Pour les gros canons du cinéma, le verdict cannois tombe sur-le-champ, retwitté à l’infini. Recalé, mon pauvre ami ! Il fallait voir les tronches défaites des stars et des élégants sur les tapis rouges de The Great Gatsby de Luhrmann et de Blood Ties de Guillaume Canet. Guillotinés à l’échelle planétaire par la critique, tous tiraient des mines d’enterrement. Blessures d’ego et carrière future du film déjà ruinée : « Un sourire pour le photographe avec ça ! Le petit oiseau va sortir ! »

Les débutants et les talents émergents peuvent du moins respirer quelques heures avant la sentence. Les critiques sortiront plus tard et seront, à moins d’un miracle, clairsemées. Chloé Robichaud avec Sarah préfère la course, projeté mardi à Un certain regard, s’en tire avec quelques coups et blessures. Le film avait pourtant été fort applaudi la veille, mais tous ces Québécois au parterre ont aidé…


Dans le Hollywood Reporter, Jordan Mintzer n’est pas impressionné, tout en louant les performances de Sophie Desmarais et de Jean-Sébastien Courchesne. Le personnage de Sarah lui semble trop fermé, les relations entre elle et son ami Antoine, mal développées, la ligne narrative, trop faible, etc. De jolies choses, mais… Un avis partagé par la presse québécoise à Cannes.


Un coup d’oeil au pool de critiques du Film français confirme la tendance : deux étoiles accordées par Le Monde et La Croix, une baboune (pas aimé du tout) du côté de Télérama. De nouvelles cotes pourraient s’ajouter, mais en voguant dans ces eaux-là. On ne parle pas d’un accueil catastrophe pour autant. Surtout tiède. Le journaliste de Libération, se fendant d’un papier, a trouvé le tour de ne pas se prononcer.


Sinon, ici, le marathon s’essouffle un peu. Les premiers bilans s’échafaudent. Le mien distribuerait ses palmes à l’ensemble des directeurs artistiques et chefs opérateurs. Tant de films sont à la fois superbes et un peu creux. « Style over substance », tranchent les Américains. Air du temps.


Parlant météo, la Croisette est ensoleillée et fraîche, les baigneurs ont fait demi-tour après avoir lorgné la plage. Trop frisquet, et ce mistral qui rend, dit-on, un peu fou !


Un des leitmotivs de l’édition cannoise est les fêtes où des gens s’éclatent pour s’évader d’eux-mêmes, de The Great Gatsby à Bling Ring, de Ma vie avec Liberace à La Grande Belezza, etc. Comme s’ils dansaient tous sur un volcan. Ici aussi, ça danse jusqu’aux petites heures, en tenue de soirée.


Au point où, grisés par ce luxe étalé des people en goguette, certains se sont crus dans Bling Ring de Sofia Coppola. Ce film traitait en début de festival de vols d’objets griffés dans les chics villas californiennes. Qu’à cela ne tienne !


Non seulement des bijoux Chopard évalués à 1 million d’euros ont-ils été dérobés dans la suite d’un hôtel cannois en fin de semaine, mais les trois suspects qui courent toujours ont fait des émules. Lundi, des festivaliers américains se sont fait alléger de plusieurs bijoux de diamants dans leur villa d’Antibes. Le même jour, des cambrioleurs piquaient la clé d’une Ferrari numérotée (six véhicules dans le monde) à de richissimes Saoudiens roupillant dans leur demeure de Super Cannes. Ils en ont pris le volant, mais ces conducteurs néophytes durent abandonner la belle après atterrissage dans le fossé. Ces petits bolides seraient, dit-on, sensibles et délicats à manoeuvrer.


Le cinéma inspire à la vie des scénarios et vice-versa. Ici, chacun entre et sort de l’écran à sa guise. Et le manque de sommeil aidant, certains à cause des fêtes, d’autres par excès de travail, les festivaliers ne font plus guère la différence entre les deux. La fiction les rattrape.


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L’Afrique. Continent négligé de la Sélection officielle. À l’exception du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun. Son film Un homme qui crie avait reçu le Prix du jury en 2010. Le voici de retour en piste avec Grigris.


Le héros est magnifique : Souleymane Démé, chorégraphe danseur à la patte folle qui joue avec ce membre atrophié et semble s’envoler dans les clubs de nuit, qui ont ici décidément la cote. Haroun s’est enflammé pour lui, avec raison. Il en fait le héros surnommé Grigris d’un thriller urbain situé à N’Djamena. Dans les bas quartiers de la ville, un trafic de bidons d’essence avec poursuites des douaniers et courses folles lui a inspiré la trame de son scénario.


Le reste est plutôt simple : une prostituée métissée et le danseur handicapé s’éprennent l’un de l’autre et bravent à deux les menaces et les coups du clan mafieux. Tout cela sur des cadrages super, des images fort stylisées. L’atout majeur du film : les numéros extraordinaires de Souleymane Démé, virtuose à l’aile brisée, dont les mouvements hachurés soulèvent l’admiration. Exilé sur le sol, il devient piètre comédien. Un homme qui crie se collait davantage aux problèmes économiques et politiques du Tchad. Cette fois, une candeur de scénario et des niveaux de jeu inégaux empêchent Grigris d’atteindre son allégorie. C’est cet exceptionnel danseur qu’on aurait voulu mieux connaître, non le personnage qu’on lui fait mal jouer. La magie abandonne la fiction cette fois. Un bon documentaire eut vraiment suffi.

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