66e Festival de Cannes - L’au revoir de Soderbergh

Le cinéaste Steven Soderbergh écoute l’acteur Michael Douglas.
Photo: Agence France-Presse (photo) Loic Venance Le cinéaste Steven Soderbergh écoute l’acteur Michael Douglas.

Cannes — Certains artistes adorent mettre leurs fans sur des charbons ardents. Steven Soderbergh a proclamé partout vouloir cesser le cinéma après Ma vie avec Liberace - présenté ici en compétition. Or ces promesses à l’Aznavour recouvrent en général bien du flou. Mardi, devant les journalistes, il soufflait la nuance : « Je vais faire une pause, sans pouvoir dire combien de temps elle va durer. Impossible d’assurer qu’il s’agit ici de mon dernier film. Mais, le cas échéant, ça ne me rendrait pas si malheureux. »


Lancé à Cannes en 1989 avec Sex, Lies and Videotape, palmé d’or, Soderbergh, à son meilleur avec Traffic et Che, trouve de plus en plus difficile de faire un cinéma non formaté chez lui.


Ma vie avec Liberace (titre original : Behind the Candelabra) est donc un téléfilm, diffusé le 26 mai par HBO. Cage aux folles à l’américaine ? Pas vraiment, même si deux hétéros jouent fort bien les gais : Michael Douglas, dans la peau du pianiste kitsch Liberace, et Matt Damon, incarnant son amant. Retour au Las Vegas des décennies 1970 et 1980. Le virtuose avec son piano blanc, ses capes de music-hall et ses goûts de Gino en déco maison appelle cette grande explosion des décors et des costumes. Ce film, jugé trop gai, ne trouvait ni producteur, ni distributeur au cinéma. Pourtant, la romance, qu’on annonçait torride, demeure pudique, charmante, mais en manque de profondeur psychologique, de dents.


Bon repos, M. Soderbergh.

 

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Parfois, le cinéma vient répondre à une question qu’on se pose. De quoi aurait eu l’air le Français Louis Garrel en transsexuel dans Laurence Anyways, de Xavier Dolan ? L’acteur avait quitté le plateau après quelques répétitions à Montréal, remplacé à pied levé par Melvil Poupaud. Or, dans le film de l’actrice-cinéaste Valeria Bruni Tedeschi, Un château en Italie, la scène se matérialise. Garrel, fort belle avec robe, escarpins, maquillage de transsexuel, s’enfuit du plateau d’un jeune metteur en scène gai, en se disant incapable d’y arriver. Bruni Tedeschi et Garrel étaient des compagnons de vie. Dans cette autofiction, elle a inséré l’épisode, très hilarant.


Sinon, Un château en Italie, dans la lignée de son Il est plus facile pour un chameau, entre l’Italie et la France, relate son histoire. Issue de la grande bourgeoisie industrielle italienne, elle a été élevée dans un château en Toscane, rempli d’oeuvres d’art. Sa mère était pianiste. Son frère adoré mourut du sida. Tout est dans le film, sauf sa soeur Carla Bruni. Tiens donc !


La cinéaste a tourné dans le château de son enfance, vendu depuis. Elle voulait marcher sur les traces de La cerisaie, de Tchekhov, avec accents viscontiens. Un monde de privilèges s’écroule. Un autre s’érige. La mère de la cinéaste, Marisa Borini, en son propre rôle, se révèle être un des clous du film, femme forte et sensible, attachante au premier coup d’oeil. Filippo Timi, qui incarne le frère sidéen, domine la distribution.


Si certaines scènes émerveillent - le mariage du frère à l’hôpital - l’histoire d’amour entre Garrel et Bruni Tedeschi (ils se caricaturent) ne fait guère le poids face aux péripéties familiales. La mise en scène piétine souvent, un point de vue manque, le dénouement relève d’une romance à trois sous. Seule femme en compétition, Valeria Bruni Tedeschi n’a pas réalisé une oeuvre marquante. Dommage !

 

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Un des films les plus intéressants de la course, sérieux candidat à la palme, nous vient de Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza, chant d’amour à Rome, très fellinien. Le cinéaste d’Il Divo a redonné la vedette à son acteur fétiche, Toni Servillo, dont le charisme et la bouille d’humoriste désabusé font merveille à l’heure d’incarner un écrivain converti en mondain fini. Son personnage se déploie au milieu des palais et des sculptures antiques, avec des fêtards en goguette.


La Grande Bellezza, comme son nom l’indique, est une oeuvre sur la beauté, mariée ici au grotesque. Décadence et Vatican font bon ménage et la mise en scène, par sa caméra et ses points de vue spectaculaires, s’offre des airs de Satyricon et de Fellini Roma. C’est magique souvent. Ainsi, la venue d’une mère Teresa couchée par terre dans cet univers de luxe et de frivolité et la pause nocturne d’une volée de flamants roses sur les toits de la ville.


Le montage n’est pas toujours fluide, parfois se multiplient à l’excès les détails baroques, et la dernière demi-heure s’étire. Mais Rome trouve en Sorrentino un de ses grands poètes de l’image, aux antipodes de sa représentation moderne à la Nanni Moretti, dans une ville à laquelle il rend son qualificatif d’éternelle.

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