66e Festival de Cannes - Timide Desplechin en terre d'Amérique

Cannes — Le Devoir ne publie pas durant deux jours. Autant se faufiler sur le site aujourd'hui; les festivals se riant des jours fériés. D'abord un fait divers, apparemment tiré du film Bling Ring de Sofia Coppola qui venait d'être projeté ici, sur le vol de produits griffés par des ados aux goûts de luxe. Chopard, le fameux joaillier qui prête aux stars leurs parures de diamants et autres babioles, a été cambriolé à l'hôtel Novotel de Cannes. Le ou les coupables ont goupillé pour plus d'un million de dollars en précieux bijoux. Le film de Coppola a-t-il inspiré les voleurs? Voilà la question. Bling Ring n'aura servi qu'à ça, diront les mauvaises langues...

Sinon, la pluie n'en finit plus de tomber. Cannes, côté fêtes et tapis rouge, est un concept insoluble dans la flotte. Les cheveux se tapent, la soie s'éteint, les épaules se couvrent et les gens se replient dans leurs quartiers. Mais le mauvais temps attire plus de festivaliers en salles. Difficile de trouver un siège libre, même pour un film mineur dans une section parallèle. Ce qui ne console pas les organisateurs du rendez-vous détrempé. La météo devrait prendre du mieux dimanche et la frivolité reprendre ses droits, hors du bal des parapluies. Terre en vue!

Les films? Mis à part Le passé de Farhadi, dans l'ensemble bien accueilli, les avis sont partagés sur à peu près tout.

On a eu droit à Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) du Français Arnaud Desplechin. Le cinéaste d'Un conte de Noël et de Rois et reines est aussi respectable que respecté. «Ce qui rajoute au moins une étoile à son film», faisait remarquer un ami italien. Il n'a pas tort.

Cette oeuvre pas très dynamique, assez lourde, a été plutôt bien reçue. Adapté de l'ouvrage de l'anthropologue Georges Devereux, publié en 1951, Jimmy P. intéresse par son sujet, mais tout était présent dans ce livre fondateur de l'ethnopsychanalyse, exempt de potentiel cinématographique.

Il s'agit d'une première incursion du cinéaste en sol américain. Or le mythe du Far West est puisant outre-Atlantique. En général, les Européens qui s'y frottent ne peuvent éviter des clichés d'usage. La quête existentielle de Desplechin est au poste, mais il manipule mollement ses outils.

Le film est adapté d'une histoire vécue, celle d'un Indien blackfoot vétéran de la dernière guerre, Jimmy (Benicio del Toro), patient d'un hôpital psychiatrique militaire, suite à un traumatisme crânien. Incapables de soulager ses symptômes apparemment psychosomatiques, les médecins font venir Georges Devereux, excentrique et brillant thérapeute ayant séjourné chez les Indiens mohaves. Le voici incarné par Mathieu Amalric, avec les tics collés au rôle.

Desplechin semble avoir été intimidé par la langue et le cadre étrangers. Même ses scènes oniriques auraient pu s'éclater davantage. Et en recréant la réserve autochtone, il se colle aux poncifs visuels cent fois montrés, sans la violence et l'alcoolisme débridé, en mode retenue. Le film se concentre surtout sur les dialogues entre soignant et patient. Amalric et del Toro font ce qu'ils peuvent, mais tenus en bride, les deux acteurs n'habitent pas tout à fait leurs rôles. Le film devient vite démonstratif.

Jusqu'à maintenant, les critiques français se montrent complaisants face à leurs cinéastes en Sélection officielle, autant pour le film d’Ozon que pour celui de Desplechin, deux œuvres inabouties, sous pluie d'éloges.

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Vu aussi: Tel père, tel fils du Japonais Hirokazu Kore-Eda. Ce cinéaste excelle à filmer les enfants, toujours naturels sous sa direction. Il remet le couvert dans cette fable sensible, moins puissante que son inoubliable Nobody Knows sur des enfants laissés à eux-mêmes, mais émouvante et fine. Le fil de trame est plutôt mince toutefois: comme dans La vie est un long fleuve tranquille, une substitution d'enfants à la maternité découverte plus tard. Kore-Eda aborde habilement par ce biais les classes sociales, le couple, l'éducation, la place de la femme au Japon, etc.

Cruel postulat: le père de la famille riche obtient de la famille pauvre l'échange des deux garçons de six ans, après une période d'alternance. Ce papa et mari absent (impeccable Masaharu Fukuyama), rejette celui qu'il a élevé, snobe l'autre famille, infiniment plus chaleureuse et aimante que la sienne, et doit s'auto-analyser pour trouver la voie du bon sens et accéder à son propre cœur. Il y aura une morale au bout, bien sûr. Très original? Peut-être pas, mais plus riche d'analyse de la psyché nippone qu'il n'y paraît.

Sinon, Le démantèlement de Sébastien Pilote a été encensé par le critique de Télérama: «Tout se joue dans le regard du fabuleux comédien qu'est Gabriel Arcand, écrit Pierre Murat. Mais aussi sur celui que pose sur lui son réalisateur: intense, mais sec, dénué de la moindre complaisance, ni sensiblerie.»