66e Festival de Cannes - Un Démantèlement d’humanité

Démantèlement marquera la carrière de Gabriel Arcand. Un rôle immense, son meilleur sans doute.
Photo: Films Séville Démantèlement marquera la carrière de Gabriel Arcand. Un rôle immense, son meilleur sans doute.

Cannes — Ils sont venus nombreux. Une grosse partie de l’équipe. L’accent québécois résonne de droite à gauche et de haut en bas, à pleins gradins de la salle de projection (remplie) de la Semaine de la critique. C’est une petite trotte se rendre du Palais à ici. Mais vive était la hâte de voir ce Démantèlement de Sébastien Pilote, après coup de coeur, faut dire, pour son Vendeur. Il tourne toujours dans son coin d’origine, au Lac-Saint-Jean. « C’est le pays de Maria Chapdelaine », lance-t-il aux Français, en guise de carte et de boussole.


Son acteur principal, Gabriel Arcand, se souvient de sa première incursion à la Semaine de la critique. C’était en 1972 à ses frais, pour La maudite galette de son frère Denys.


Le public est jeune ici. « Vous n’étiez pas encore au monde », lui dit-il. Mais le festival ne lui apparaît pas trop changé.


Nerveux avant la projection ? Pas vraiment. Sébastien Pilote connaît son film par coeur et lui fait confiance. Gabriel Arcand le voyait pour la seconde fois. Il déteste se regarder à l’écran, mais peut y trouver matière à apaisement. Ce film marquera sa carrière, il le voit bien, l’admettra après coup. Un rôle immense, en eaux profondes.


Son meilleur sans doute.

 

L’agonie du Québec régional


Le public cannois a chaudement applaudi. Au Marché, dans le sous-sol du Palais, la rumeur était bonne aussi. Tout est question de démarrage ici.


Avec moins d’accent tonique que Le vendeur, plus contemplatif et lyrique, bouleversant de douleurs en ellipse, Le démantèlement dégage une immense poésie, parmi la lumière dorée des champs de l’automne, et les beaux cadrages parfois doubles, tableaux dans le tableau, du directeur photo Michel La Veaux.


La lente agonie du Québec régional habite les scénarios de Sébastien Pilote. Dans ce film, les agriculteurs, pris à la gorge, font appel à l’encanteur pour liquider veaux, vaches, cochons, couvée. La mélancolie de ce chant du cygne se voit accentuée par une lancinante musique aux accents country. Gaby (Arcand), éleveur d’agneaux, fou de ses bêtes et de sa terre, marchant aux côtés de son chien qu’il ne pourra se résoudre à abattre, est peu loquace et démonstratif, mais les ombres dans ses yeux et son demi-sourire parlent à l’écran. Il habite entièrement son personnage. La moindre tricherie de jeu, et le film fausserait.


Les filles de Gaby habitent en ville. L’une (Lucie Laurier) vient voir son père afin de lui emprunter une grosse somme. Elle a des dépenses indues. Pour l’aider, il vendra tout, berger sacrificiel, porté par un sens du devoir quasi mystique.


« Je ne voulais pas sombrer dans le misérabilisme, précise le cinéaste, mais écrire des dialogues généreux. » Il a évité tout pathos, ne prend jamais son héros en pitié, tout en l’enfermant dans la mécanique implacable d’une décision prise. On pense à La neuvaine d’Émond pour l’humanisme et la pudeur stoïque du personnage, issue du temps jadis.


Étranglé par l’égoïsme de sa fille ? Lucie Laurier défend sa Marie, par delà son inconscience : « Il ne dit rien, le père, ne vient pas voir sa fille à Québec. Elle ne sait même pas qu’il vend tout. Gaby forge aussi son destin. »


Sébastien Pilote avoue s’être inspiré du Père Goriot de Balzac, ruiné par ses filles (roman qui lui-même puisait ses références au Roi Lear de Shakespeare, vieux monarque déchu), dont Frédérique, qui joue d’ailleurs la fille au théâtre (elle traîne la pièce à la ferme), en bouclant la boucle symbolique. Le cinéaste dit se référer aussi aux films de John Ford. Il a fait une sorte de western. La nature, les nuages parlent bruyamment.


« Quand j’ai lu le scénario, déclare Gabriel Arcand, j’ai trouvé ça très bien, mais vraiment pas pour moi. Le tiers des scènes de bergerie relèvent du documentaire. Il fallait connaître, les gestes du métier, savoir sauter une clôture, tenir un mouton. J’ai cherché avec Sébastien des candidats possibles. Rien n’aboutissait. Les mois passaient… » Il a accepté de guerre lasse, s’est laissé présenter deux producteurs d’agneaux, devenus depuis ses amis. Quelques semaines à leurs côtés et son Gaby prenait corps et regard.


Dans Le démantèlement, l’ami de toujours, qui tient gratos la comptabilité de Gaby et veut son bien (Gilles Renaud, très juste), cherche à le dissuader. En vain. Leurs dialogues de sourds ont des accents tragi-comiques. Tout comme cette tentative de renouer avec son ancienne épouse, qui a refait sa vie et qui s’enfuit. Gilles Renaud aime son propre personnage de dévouement : « Il est bon, généreux. Il pardonne tout à son ami. On n’était pas des intimes, Gabriel et moi, mais la chimie a fonctionné. »

 

De beaux lendemains?


Il y a dans le film, des moments surréalistes avec l’encanteur (un vrai) et les gens du coin venus acheter des fragments de la vie d’un homme, dont il se dépouille, émotion rentrée, épaules têtues. Quand Frédérique, la seconde fille (Sophie Desmarais), la comédienne venue au renfort, assiste impuissante, mais lumineuse, à la fin d’un univers qui s’écroule, elle évoque de beaux lendemains possibles pour son père. Y croit-on vraiment ?


Sébastien Pilote a tourné en 35 mm, technique également en perdition, dont le cinéaste célèbre la beauté. « C’est peut-être la dernière fois que je participe à un film sur pellicule », songeait Sophie Desmarais en jouant la scène de liquidation ; le propos du film et son format se faisant écho. La jeune actrice québécoise, rare phénomène, accompagne ici deux films. Elle tient la vedette dans Sarah préfère la course de Chloé Robichaud, projeté en début de semaine à Un certain regard. Des rôles aux antipodes : le premier d’écoute, l’autre de volonté tendue. On se reverra bientôt dans ce Cannes sous l’orage. À moins que le soleil ne brille en happy end, comme aux derniers plans du Démantèlement, l’espoir furtif au bout.

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