Quand la téléréalité fait son cinéma

Le cinéaste italien Matteo Garrone a reçu les honneurs de Cannes à deux reprises, en 2008 pour Gomorra, et l’an dernier pour Reality.
Photo: Agence France-Presse (photo) Valery Hache Le cinéaste italien Matteo Garrone a reçu les honneurs de Cannes à deux reprises, en 2008 pour Gomorra, et l’an dernier pour Reality.

Du sang romain coule dans les veines du cinéaste italien Matteo Garrone, mais, à voir ses deux derniers films, le puissant Gomorra et maintenant l’énigmatique Reality, en salle le vendredi 24 mai, on pourrait croire qu’il est originaire de Naples tant il sait filmer les beautés et les laideurs de cette capitale de la mafia… et des ordures rarement ramassées.

Ce n’est pas le seul paradoxe de celui qui a longtemps résisté au septième art alors qu’il est issu d’une famille d’acteurs, d’écrivains et de techniciens du cinéma, passant du tennis à la peinture avant de prendre la caméra. Un choix qu’il ne semble pas regretter à la lumière des consécrations que Cannes lui a apportées, deux fois lauréat du Grand Prix du jury, en 2008 pour Gomorra, un portrait implacable de la mafia, et l’an dernier pour Reality, radiographie d’une Italie gavée de téléréalité.


Le sujet n’est pas nouveau, Matteo Garrone en est conscient, mais, au bout du fil à Rome, dans un anglais mâtiné de sonorités italiennes, il dit avoir trouvé l’angle approprié pour égratigner les travers de ses compatriotes. Et il n’a pas cherché très loin la trame de fond de Reality, s’inspirant des fantasmes de son beau-frère napolitain, poissonnier de son état et désireux de participer à Grande Fratello, l’équivalent italien de Big Brother ou de notre Loft Story. Les bureaux du cinéaste à Cinecittà ne sont pas très loin de ceux des producteurs de cette émission ; le beau-frère y voyait là un signe du destin…


Matteo Garrone n’hésite pas à reconnaître sa dette envers lui, source d’inspiration… et conseiller sur son film, guidant l’acteur Aniello Arena dans le rôle de celui qui est prêt à tout, mais vraiment à tout, pour faire partie des rats de laboratoire de cette émission à succès. Le cinéaste précise toutefois « qu’il fut très discret pendant quelques mois après la sortie, à cause de certains pans de sa vie un peu douteux que j’illustre dans le film ; il voulait se faire oublier… Maintenant, il n’hésite pas à m’accompagner dans les tournées de promotion. »


D’autres ont la conscience plus tourmentée. C’est le cas d’Aniello Arena, qui mène une grande carrière d’acteur… en prison. Cet ancien mafieux accusé du meurtre de membres d’un clan rival vit derrière les barreaux depuis une vingtaine d’années et défend les plus grands rôles du répertoire pour une compagnie parmi les plus respectées en Italie, la Compagnia della Fortezza. Matteo Garrone est d’ailleurs un inconditionnel de leurs spectacles. Constamment sous l’oeil de la police pendant le tournage, toujours de retour dans sa cellule le soir venu, la présence d’Aniello Arena valait bien ces inconvénients. « Il n’a pas le droit d’aller à l’étranger - d’où son absence à Cannes l’an dernier - mais il peut circuler en Italie, bien sûr sous haute surveillance. Il pourra sortir de prison d’ici quelques années, et un brillant avenir s’annonce pour lui, car il est un acteur talentueux et doué. »


Le cinéma italien a-t-il un avenir aussi lumineux ? Alors que certains critiques voient en Reality une métaphore du déclin de cette cinématographie jadis florissante, Matteo Garrone croit plutôt qu’il s’inscrit dans une continuité. « Vous avez vu Le cheik blanc, de Fellini ? C’est un film réalisé dans les années 1950 sur l’illusion et le vedettariat, tout comme Reality. Je me souviens du tournage de la scène où l’on voit une longue file d’attente pour les auditions de Grande Fratello devant Cinecittà [les studios de l’émission sont situés dans ce lieu mythique]. Des passants insultaient les figurants, croyant qu’ils allaient auditionner, tandis que d’autres les enviaient. Ça montre tout le côté paradoxal de l’Italie. C’est un sentiment universel mais, dans mon pays, il se vit de manière explicite et flamboyante. »


 

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