66e Festival de Cannes - Un bol d’air frais pour Spielberg

À Cannes, «on délibère, dit Steven Spielberg, président du jury. Deux semaines de célébration, plutôt que deux semaines de comparaison… Rien à voir avec ce qui se passe pour nous durant la saison des prix aux États-Unis. » Spielberg est accompagné ici de l’actrice Nicole Kidman, également membre du jury.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alberto Pizzoli À Cannes, «on délibère, dit Steven Spielberg, président du jury. Deux semaines de célébration, plutôt que deux semaines de comparaison… Rien à voir avec ce qui se passe pour nous durant la saison des prix aux États-Unis. » Spielberg est accompagné ici de l’actrice Nicole Kidman, également membre du jury.

Cannes — C’est confirmé : le grand débarquement américain se fait non pas en Normandie, mais dans les Alpes-Maritimes. Et suivez mon regard : à Cannes. La chose irrite, mais éclaire d’un même souffle des cultures cinématographiques soudain placées nez à nez.


Steven Spielberg, commandant en chef de l’armée en question, est le président du jury. Un événement considérable, car cette légende vivante tourne tout le temps, et surtout au printemps. Bref, il disait toujours non aux propositions françaises. Et tout à coup ce fut « oui ». L’empereur est sur la Croisette. Caméras en folie. Le festival peut commencer. Il démarrait mercredi avec The Great Gatsby de Baz Luhrmann.


Spielberg n’est venu ici qu’avec des films hors compétition, E.T. et Indiana Jones. Il explique candidement ne pas connaître grand-chose à la mécanique des jurys. Il n’a siégé à aucun depuis le Festival de films fantastiques d’Avoriaz en 1977. Ça fait un bail.


Le voici donc devant nous, avec un petit sourire timide à la Woody Allen, expliquant à quel point Cannes est un bol d’air frais pour lui. « Car il n’y a pas de campagne promotionnelle. On délibère. Deux semaines de célébration, plutôt que deux semaines de comparaison… Rien à voir avec ce qui se passe pour nous durant la saison des prix aux États-Unis. »


Le sujet de la course aux Oscar s’imposait d’autant plus que le cinéaste taïwanais Ang Lee, ami de Spielberg, fait aussi partie du jury, à trois chaises de celle du cinéaste de Jaws et de Schindler’s List. Ce même Ang Lee a remporté cette année la statuette du meilleur réalisateur pour son film Life of Pi, à la barbe du Lincoln de Spielberg.


On est entre gens courtois et artistes sensibles, mais sous tension.


« Spielberg est mon héros ! », lance Ang Lee, visiblement mal à l’aise. Et le père d’E.T. de renchérir : « Nous avons toujours été des collègues, pas des concurrents, Ang et moi. »


Le cirque des Oscar


N’empêche, ces campagnes-là épuisent et divisent. « Les Oscar, c’est une compétition devant 6000 académiciens, tranche Ang Lee. C’est un jeu de popularité qui marche à l’émotion. Cannes est plus artistique, plus prestigieux. Mais il faudra quand même y juger aussi des films, moi qui n’aime pas le faire publiquement… La vie est remplie d’ironie. »


Ce jury montre plus d’estime pour ce grand festival que pour le cirque des Oscar. Au nom de Cannes est accolée, pour eux, l’étiquette artistique, la grande marque de prestige, façon Chanel, pour public averti. Mais le pouvoir en la matière, hélas, siège de l’autre côté de l’Atlantique. Nul besoin de le rappeler.


Dans ce jury fort sélect se trouve également le merveilleux acteur allemand Christoph Waltz, double oscarisé, qui avait fait campagne pour Django Unchained de Tarantino et remporté le prix d’interprétation. Waltz avouait toutefois qu’en montant les marches du Palais, il avait été étreint par les souvenirs, au point d’oublier sa condition de juré. C’est ici, en 2009, que son heure de gloire a sonné, quand il remporta le prix du meilleur acteur pour son rôle d’officier nazi féroce et polyglotte dans Inglorious Basterds du même Tarantino. Il y gagna le statut de star internationale. L’Oscar qui suivit n’aura pas nui non plus…


La veille, ce jury s’était réuni pour la première fois, et Spielberg a constaté : « Avec des gens issus de cultures et de disciplines si différentes, le seul point commun, c’est la passion du cinéma. Le reste nous divise. Les films nous uniront. »


De fait, ils semblent tous des E.T. les uns pour les autres. Nicole Kidman, icône australienne hollywoodisée, Daniel Auteuil, acteur et cinéaste français au sourire fatigué. Christian Mungiu, le jeune et remarquable cinéaste roumain, palmé d’or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, dit souhaiter « voir un cinéaste de la course repousser les limites de notre art, avoir le courage de l’originalité ». Ajoutez la cinéaste nippone Naomi Kawase, artiste fort sensible, qui ne parle que japonais, ne quitte pas son interprète et nous sert un discours-fleuve pour parler d’échanges à venir, de grande fraternité universelle. La jeune actrice de Bollywood Vidya Ballan semble surtout là pour souligner les 100 ans du cinéma indien, auquel Cannes rend hommage. Quant à la Britannique Lynne Ramsay, derrière l’excellent Ratcatcher et We Need to Talk About Kevin, elle jette un oeil oblique sur l’assemblée, semblant se demander qui bouffera l’autre tout cru.

 

Contribution à la communauté


Ang Lee considère sa présence à ce jury comme une contribution à la communauté cinématographique, une sorte de devoir d’État. Daniel Auteuil célèbre la chance de perpétuer la tradition d’offrir la Palme d’or, quand tant de films majeurs l’ont reçue dans le passé. Nicole Kidman se dit ravie d’avoir le temps pour une fois de s’asseoir pour regarder des films, sa passion. Ang Lee rêve du coup de coeur unanime qui leur fera crier à tous : « C’est la Palme ! » Habemus Palme !


« On porte toujours des jugements sur les films qu’on voit, souligne Spielberg. Il y aura neuf jugements personnels. Et on en discutera. »


Pas si simple !


Quand des voix lui assurent que parfois ces délibérations s’avèrent corsées, voire explosives, il répond qu’il n’aura qu’à revoir 12 Angry Men de Sidney Lumet pour se remettre dans le bain. Le grand cinéaste américain rit, ravi d’être hors de ses terres.


Il aura 11 jours pour découvrir que les conflits n’ont pas de frontières et qu’un groupe disparate peut se crêper le chignon sur la Croisette autant que sur Hollywood Boulevard. Cannes lui souhaite la bienvenue !

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