La gueule de bois d’une Amérique ivre et aveugle

Gatsby le magnifique repose sur la perte des illusions d’une société après la Première Guerre mondiale.
Photo: Warner Bros. Gatsby le magnifique repose sur la perte des illusions d’une société après la Première Guerre mondiale.

Relire le chef-d’oeuvre de Francis Scott Fitzgerald et revoir dans sa foulée son adaptation à l’écran par Jack Clayton (1974), avec Robert Redford et Mia Farrow, dessert follement la version 3D de Baz Luhrmann, qui ouvrira le Festival de Cannes mercredi prochain.

Même si le classicisme du film de Clayton pouvait appeler une nouvelle version plus mordante, mieux vaudrait ne pas l’avoir vu tourné dans les lieux de l’action, ce domaine près de New York chargé de songes. Cette romance de haut niveau, parce que transcendant son thème, raconte l’histoire d’un homme pauvre qui s’est enrichi pour regagner le coeur de celle qu’il a perdue. Elle est livrée à travers le regard et la voix d’un ami narrateur, Nick (Tobey Maguire). Daisy, l’être aimé, a épousé un riche d’ancienne lignée, qui la trompe avec une femme du peuple. Gatsby se rapproche de Nick, cousin de Daisy, son voisin, pour attirer la belle dans ses rets.


The Great Gatsby occupe une place à part dans l’imaginaire de nos voisins du Sud, car il touche au rêve américain, au self-made-man, à sa faille et à sa chute. Le roman repose sur la perte des illusions d’une société après la Première Guerre mondiale. Le Tout-New York se gèle aux fêtes de Gatsby. Seul l’hôte (Leonardo DiCaprio) demeure perdu dans un rêve romanesque d’antan, confondu avec son désir d’ascension sociale, et s’y brisera les reins.


Le fait que le cinéaste de Moulin rouge a tourné le film en Australie avec des effets numériques à foison, dont le 3D qui tue l’émotion en gorgeant l’oeil, lui fait perdre sa portée. Baz Luhrmann nous offre un univers plein kitsch. Le château de Gatsby, auquel on a adjoint maintes tourelles qui lui donnent un aspect Disney ou Las Vegas, se fait franchement vulgaire. Ça swingue, ça boit, ça s’embrasse, mais la poésie a besoin d’un peu de silence et s’enfuit.


Dans certains cas - les grandes fêtes données par Gatsby, par exemple -, le relief ajoute à la frénésie de la foule. Trop souvent, cette technique fait sombrer le film dans le kétaine : la silhouette de Daisy dans les nuages, les mots écrits par son ami sur sa dactylo flottant devant nos yeux. Cette histoire tissée d’une ineffable nostalgie est insoluble dans le baroque extravagant de Luhrmann. Catherine Martin, la compagne et collaboratrice du cinéaste, a créé des robes spectaculaires et n’a pas chipoté sur les décors, mais le New York des années 20 réinventé au numérique semble bien artificiel. Le vrai problème est ailleurs que dans le coup d’oeil. L’esprit de l’oeuvre est ici évanoui comme un mirage. Même la haute société new-yorkaise se voit réduite à un train de vie monté dans l’hystérie et plein la vue, sans la profondeur de champ du roman.


DiCaprio avait déjà joué 15 ans plus tôt pour Luhrmann, dans Roméo et Juliette. Ici, l’acteur fétiche de Scorcese semble imiter parfois les mimiques d’Orson Welles dans Citizen Kane, se croyant sans doute dans son domaine de Xanadu. Il n’est pas mauvais pour autant, plus raide que Redford dans le même rôle, avec une colère, une volonté rentrée qui ajoute une dimension au personnage, mais des tics de langage stupides, tous ces « old sport » lancés sans relâche, l’affadissent. Tobey Maguire, en ami écrivain, sur une tonalité essentiellement ahurie, est plus juste, malgré ses limites.


Hélas ! Carey Mulligan rate le rôle de Daisy, figure de la féminité éthérée, fantasme universel, qu’elle réduit au terre à terre et à l’insignifiance. Joel Edgerton, incarnant son époux égoïste, possède du moins un certain charisme, mais Jason Clarke, dans la peau du mari cocufié par cette brute, est sans doute le seul à habiter vraiment son personnage.


On déplore aussi la quasi-absence de l’amie de Daisy, Jordan Baker, comme de la maîtresse du mari (Isla Fisher), ici réduite à quelques scènes qui ne justifient pas l’importance de son rôle dans le dénouement de l’histoire. Tout est si trépidant que l’accident de voiture fait boum avec le reste, sans créer le choc.


Tout cela étourdit comme un vertige, mais ne saurait toucher. Et le portrait d’une Amérique ivre et aveugle a la gueule de bois, sans prendre racine dans les mémoires.
 

3 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 11 mai 2013 11 h 09

    Gatsby le Magnifique.

    Gatsby le Magnifique est le meilleur de tous les romans que j'ai lu dans ma vie.

    • Bernard Terreault - Abonné 12 mai 2013 08 h 17

      Faut pas charrier tout de même!

  • Bernard Terreault - Abonné 12 mai 2013 08 h 27

    En effet ...

    ... si les rôles des "petites gens" comme la maîtresse du richard et son minable mari cocu sont minimisés au profit du glamour des riches et du 3D, le mystère du roman a été trahi, comme tout l'enchaînement fatal d'évènements qui mène à l'accident absurde. Et qu'en est-il de la couardise et du détachement du narrateur?