Le coeur battant de Laylou

Philippe Lesage préfère qualifier son film de non-fiction plutôt que de documentaire.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Philippe Lesage préfère qualifier son film de non-fiction plutôt que de documentaire.

Le coeur de Laylou, le nouveau film de Philippe Lesage, a commencé à battre dès l’instant où celui de son précédent, Ce coeur qui bat, s’est arrêté. Soit en gros plan sur la nuque surmontée d’un chignon de Laurence, qui, sortie de l’hôpital, est retournée à sa vie d’adolescente normale en Montérégie.


Laurence est donc notre porte d’entrée dans ce petit univers, formé pour l’essentiel d’une cohorte de finissants du secondaire consacrant leur dernier été d’adolescence à diverses activités : baignade, jeux, rencontres autour du feu, etc. Le tableau, peint dans plusieurs tons et nuances, est polarisé par cette première Laurence, jeune fille introvertie, qui gagne des sous en travaillant au comptoir d’une chaîne de restauration rapide, et une autre Laurence, celle-là extrovertie, qui profite de l’été. Planqué en retrait, durant des heures, Lesage filme en continu, laisse le réel intervenir sur le réel, la vie intervenir sur la vie, pour capter et assembler en un film ce qu’il appelle « les trésors cachés et les moments de grâce et de beauté ».


Laylou, comme Ce coeur qui bat (et qui battait plus fort), tient du pari d’observation, de contemplation. « C’est une atmosphère, un état d’âme. En fait, je veux photographier l’âme », annonce le cinéaste rencontré cette semaine dans un café du Plateau. « La mise en scène vient par mon choix de cadre et ma patience à attendre que les moments surviennent. » Lesage préfère qualifier son film de non-fiction plutôt que de documentaire, déplorant que ce dernier genre soit aujourd’hui asservi aux standards de l’industrie télévisuelle (qui ont rejeté Ce coeur qui bat, pourtant sacré meilleur documentaire aux Jutra) et aux diktats des organismes subventionneurs.


Le cinéaste, qui revendique de plein droit sa liberté créatrice, le fait ici un peu au sacrifice du spectateur, qui risque de demeurer perplexe devant cet objet sans intrigue ni commentaire, à la fois lumineux et austère, qui offre peu de prise. Lesage explique : « Faire du documentaire, pour moi, c’est aller vers un monde que je ne connais pas, ou que je connais mal, et me placer dans un état où tout peut changer, tout peut être remis en question. J’aspire à ce que les spectateurs, devant Laylou, découvrent un univers au même titre que moi, qu’ils soient sur un pied d’égalité avec moi. »

 

Comme un sculpteur


Vous l’aurez compris : un scénario comme celui de Laylou s’écrit au montage. Avec Mathieu Bouchard Malo (monteur de Nuit #1, Marécages et Jo pour Jonathan, notamment), Lesage a travaillé par soustraction, par intuition aussi, comme un sculpteur. « Nous sommes partis d’un gros bloc », dit-il. Un premier montage brut de trois heures a ensuite été élagué, de façon à arriver à une oeuvre cohérente, conséquente avec les paris artistiques, généreuse en respirations musicales sublimes (Albinoni, Ravel et Brian Eno), enfin, fidèle aux jeunes qui ont accueilli dans leur bulle caméra et perche, pour ensuite les oublier. « Ils ont atteint un âge où ils sont en constante représentation. Conscients de la présence de la caméra, ils la regardent parfois furtivement, mais je n’ai pas vu de différence, dans leur comportement, entre les moments où je filmais et ceux où je ne filmais pas. »


Lesage n’a pas de message à passer sur l’adolescence, ni l’envie de dénicher dans son « stock-shot » les clichés habituels sur le sujet. Au spectacle de son film, certains spectateurs en trouveront, mais ça ne lui appartient pas. « Il y a des éléments qui ressortent, parfois des petits malaises, mais ils sont propres au groupe sur lequel je suis tombé », dit-il.


Le montage a expurgé de l’image tous les adultes sauf un, puis focalisé l’attention sur les figures féminines, plus expressives. Chemin faisant, Laylou documente de façon subliminale la transformation des moeurs sociales qui opère à cet âge. « Parfois, elles se comportent comme des enfants, à d’autres moments, elles imitent les adultes. Elles sont dans un entre-deux, qui est corroboré par le lieu dans lequel j’ai tourné [la Vallée-du-Richelieu], qui est situé entre la campagne et la ville. »


Laylou marque pour Philippe Lesage la fin d’un cycle et le début d’une aventure de fiction, qui est en train de se matérialiser à travers deux projets de films : Copenhague, autofiction déjà en tournage dans la capitale danoise, où il travaille comme enseignant à mi-temps, et Les démons, qui va le ramener sur le terrain de sa jeunesse, dans le Vieux-Longueuil. « Je suis allé au bout de ma démarche d’observation, dit-il. Maintenant, j’ai envie d’intervenir. »


 

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