Geneviève Bujold dans les creux de l’infinie tranquillité

Aux yeux de l’actrice, la différence entre le cinéma québécois de la Révolution tranquille des années 60 et 70 et celui d’aujourd’hui repose sur l’individualisme contemporain.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Aux yeux de l’actrice, la différence entre le cinéma québécois de la Révolution tranquille des années 60 et 70 et celui d’aujourd’hui repose sur l’individualisme contemporain.

Elle a quelque chose d’apaisé, parle du chemin de la sagesse qui requiert du courage, salue cette chance du travail auprès de grands cinéastes, qui l’ont fait devenir toutes ces femmes aux destins riants ou tragiques. 70 ans et sans apprêts, quoique lumineuse, le nez retroussé sous ses cheveux gris, une chaleur communicative. On n’interviewe pas Geneviève Bujold. On parle avec elle du Québec et du temps qui passe, de sa carrière, de Malibu, son havre californien qu’elle déteste voir confondre avec le clinquant d’Hollywood.


Geneviève Bujold cite Bette Davis : « Old age ain’t no place for sissies » (traduisez par « moumounes »). Elle aimerait jouer dans un film tiré d’une pièce de Tchekhov. Le subtil observateur russe de l’âme humaine face aux crépuscules est un auteur cher à son coeur.


La maumariée du Kamouraska de Jutra est venue faire un saut à Montréal. Elle accompagne le film Still Mine du Canadien Michael McGowan, lancé vendredi prochain. Geneviève Bujold y incarne une femme atteinte de la maladie d’Alzheimer à qui son mari (James Cromwell) construit une nouvelle maison adaptée à ses besoins, au mépris des normes gouvernementales et sous les cris des inspecteurs en bâtiments.


« D’habitude, je fais beaucoup de recherche pour mes rôles, explique-t-elle, mais pas ici, pas pour la maladie d’Alzheimer. Michael, homme peu bavard, m’avait simplement lancé deux mots comme guides de jeu : “still” et “infinity”, qui donnaient le ton et m’ont conduite sur la bonne voie. Irene, mon personnage, est au début de sa maladie et elle entre dans cette infinité-là. Le film est inspiré de l’histoire vraie d’un fermier du Nouveau-Brunswick, que nous avons rencontré au cours du tournage. Son épouse était déjà placée en établissement. Lui vient de mourir. »


James Cromwell, acteur américain de Babe et de The Queen, fut pour elle un compagnon idéal, généreux, charmant, vrai gentleman sur ce plateau. « Le film a été tourné à North Bay dans la Golden Valley, près de Toronto, aux paysages magnifiques. Mon rôle était en creux, en profondeur. Faut croire qu’on avait des creux à partager, James et moi. » Cromwell a remporté aux Écrans canadiens la statuette du meilleur acteur pour ce rôle d’époux loyal et entêté. À cette occasion, Geneviève Bujold avait été sur scène ovationnée comme trésor national. Rares sont nos actrices au parcours si prestigieux.

 

Au bout de son mouvement


Elle et son minois se sont vraiment imposés sur la scène internationale en 1969 à travers Anne of the Thousand Days - en reine britannique Anne Boleyn bafouée et condamnée par son royal mari, le terrible Henri VIII (Richard Burton). Mais la France l’avait adoptée trois ans plus tôt, conquise par son personnage de Coquelicot au regard de pureté cristalline dans Le roi de coeur de Philippe de Broca. Elle figurait la même année dans Le voleur de Louis Malle, aux côtés de Belmondo, retrouvé en 1975 dans L’incorrigible de Broca : un franc succès. Elle a vécu au Québec, à Paris, en Californie. Et qu’importe le lieu ? Elle aime le cinéma d’auteur, n’a que faire du star-système, craque ou pas pour un scénario d’ici ou d’ailleurs. « Un cinéaste m’a donné un judicieux conseil : “Allez toujours au bout de votre mouvement.” C’était Louis Malle, sur le plateau de La guerre est finie. Je ne l’ai jamais oublié. »


On parle de Michel Brault, qui lui fut si fidèle. Geneviève Bujold a été l’actrice-muse de sa vie. Alors, comment pourrait-elle passer par Montréal sans aller le saluer dans sa campagne ? C’est devenu un rituel. Elle voit en lui son premier maître. « Il est mon père aussi, dit-elle. J’avais 19-20 ans, j’étais presque un bébé dans son film Geneviève, où je jouais une adolescente aux côtés de Louise Marleau. » Le duo Brault-Bujold s’est reformé souvent. En 1967, dans Entre la mer et l’eau douce, vrai bijou, beaucoup plus tard, en 1989, dans l’exceptionnel Les noces de papier, puis à travers Mon amie Max. Brault avait tenu aussi la caméra dans le Kamouraska de Jutra, adapté d’Anne Hébert. Force tutélaire veillant sur elle.


Remontant le fil de sa carrière, entre Hollywood, l’Europe, le Canada anglais (dont Dead Ringers de Cronenberg) et le Québec, Geneviève Bujold évoque la générosité de Louis Malle. Elle parle aussi du Grec Michael Cacoyannis, dont elle buvait les paroles, impressionnée par son envergure intellectuelle. Il l’a dirigée en Cassandre dans Les Troyennes (1971), adapté d’Euripide. À ses côtés, Irène Papas, Katharine Hepburn, Vanessa Redgrave : « Avec des partenaires de cette substance, on se sent obligée de se dépasser. »

 

Un besoin de transcendance


Une carrière se bâtit autant sur des non que sur des oui. « Certains films ne sont pas pour moi. Or, pas question de faire ce que je ne peux pas faire ! Dans Star Trek, après un jour et demi de tournage, j’ai plié bagage. Sortez-moi de là ! »


Geneviève Bujold s’avoue un côté nonne. « Dans ma jeunesse au couvent Hochelaga, durant la récréation, j’allais prier à la chapelle. J’adorais cette solitude. » Le couvent l’étouffa aussi à l’époque, et elle a tout fait pour s’en libérer, sans perdre ce besoin de transcendance qui la hante encore. Plusieurs cinéastes ont perçu en elle cet éclair mystique. Son ex-mari, Paul Almond, l’avait dirigée en 1972 dans The Act of the Heart, où elle incarnait une jeune femme dévote et exaltée. Plus près de nous, elle jouait une ex-religieuse dans La turbulence des fluides de Manon Briand, puis une soeur amoureuse dans Pour l’amour de Dieu de Micheline Lanctôt. Ça la fait sourire. Elle se retrouve dans ces rôles-là.


À ses yeux, la différence entre le cinéma québécois de la Révolution tranquille des années 60 et 70 et celui d’aujourd’hui repose sur l’individualisme contemporain. « Autrefois, ça se passait en groupe de façon décloisonnée, dit-elle. Des artistes de tous les horizons poussaient à la roue du cinéma. » Dans The Act of the Heart, le poète chansonnier Gilles Vigneault jouait un instructeur de hockey. Dans Entre la mer et l’eau douce de Brault, Robert Charlebois, Gérald Godin, Denise Bombardier et compagnie apparaissaient. Geneviève Bujold y tenait la vedette aux côtés de Claude Gauthier, entre Charlevoix et Montréal, au milieu des chansons, de la romance urbaine et des embruns du large. Hier encore. Si loin, si proche.

5 commentaires
  • Jean Noreau - Inscrit 4 mai 2013 07 h 13

    Comme disait Simone

    La vieillesse est un naufrage.

    • Alain Lavoie - Inscrit 4 mai 2013 09 h 54

      Je suis étonné de votre intervention, au contraire Geneviève irradie.

    • France Marcotte - Abonnée 5 mai 2013 11 h 06

      Irradier...faut quand même pas charrier. Pas sur cette photo particulièrement en tout cas.

      J'aime encore mieux la franchise brutale de M.Snoreau à la rectitude politique complaisante, mielleuse.

  • Nicole Anne Cloutier - Abonnée 4 mai 2013 09 h 04

    Illumine par son authenticité, par sa vérité...

    Merci Odile Tremblay pour ce bel article sur Geneviève Bujold. Contente que ce soit vous qui l'ayiez rencontrée pour écrire à propos d'elle. Qui aurait cru il y a quelques décennies, vu de ma fenêtre de spectatrice, que Geneviève Bujold devienne cette belle femme qui assume aussi bien vieillir et comme actrice et comme résidente de Malibu qui est, même si elle précise que Malibu n'est pas Hollywood, située aux États ? Heureuse surprise !

  • Marie Labonté - Inscrite 4 mai 2013 18 h 37

    Entre la mer et l'eau douce

    Cet article m'a donné le goût de visionner Entre la mer et l'eau douce. On y retrouve une Geneviève Bujold toute jeune, Charlebois, Latraverse, Bombardier en serveuse de restaurant dont l'amoureux est joué par Gérald Godin, Reggie Chartrand. Sans oublier Claude Gauthier.

    C'est tout un voyage dans le temps. On y voit Montréal en 1966 et ses... 2 buildings.

    Geneviève Bujold, vous étiez, vous êtes et vous serez toujours magnifique.