Cinéma - Un héritage aux yeux bridés

Documentaire très personnel, Alice au pays des gros nez, de Nicole Giguère, retrace l'aventure de bien des familles qui adoptent des petites Chinoises et s'offrent une descendance aux yeux bridés. Au prorata, le Québec est l'endroit au monde où l'adoption de bébés chinois (des filles, bien évidemment) est la mieux organisée et la plus féconde. Près de 5000 enfants chinois ont trouvé chez nous un foyer.

La réalisatrice est allée adopter sa fille en Chine. Il y avait huit familles qui faisaient antichambre dans l'orphelinat, et ce sont leurs réunions annuelles sur une période de dix ans, captées avec sa caméra, mais aussi les interviews de chacun et chacune qui composent le documentaire, y greffant bien entendu l'épisode chinois.

Le titre renvoie au surnom de «gros nez» que les Chinois donnent aux Occidentaux. Ce documentaire ne repose pas sur sa forme, tout compte fait assez minimaliste, mais sur sa démarche et son propos. Car ces adoptants ont des profils disparates. La famille traditionnelle apparaît ici à travers ses facettes multiples, et ces bébés asiatiques arborent les visages multiformes du Québec de demain.

En contrepoint, Alice au pays des gros nez pose un regard sur une Chine qui abandonne si aisément ses filles, une Chine dont ces enfants gardent ou non l'héritage (mais jusqu'à quel point est-on l'enfant de ses gênes?). Chose certaine, les parents d'adoption ne veulent pas les couper de leurs origines. La plupart d'entre eux planifient un voyage aux sources, et ici, dans le Chinatown, ces petites filles rencontrent des compatriotes de sang. Montréal permet ce melting pot. La société québécoise est désormais plus ouverte, et on observe ici son évolution en marche.

Nicole Giguère, qui a été longtemps de l'équipe de Vidéo Femmes, s'est associée de nouveau à cette équipe pour la production de ce documentaire. Sans vider le sujet, son film est un questionnement sur l'héritage asiatique de ces filles qui sont devenues de vraies petites Québécoises. La cinéaste Léa Pool (elle aussi mère d'une petite Chinoise) a des réflexions particulièrement pertinentes sur le mystère de cette première année de vie, qui lui sera toujours inconnue, notamment.

Îuvre témoignage plutôt que vrai tour d'horizon, le film a le mérite de traiter de l'intérieur un sujet d'une brûlante actualité, en abordant aussi l'avenir d'une société. Ceux que la question de l'adoption internationale intéresse peuvent d'ailleurs voir en salle un autre film sur le sujet, du côté de la fiction, cette fois. Il s'agit de Casa de Los Babys, de John Sayles, mettant en scène des Américaines au Mexique qui sont en attente d'enfants à ramener chez elles.