Le dernier souffle du dessin animé traditionnel

Le dernier Winnie l’ourson a coûté 30 millions et n’a rapporté que 33 millions.
Photo: Disney enterprises Le dernier Winnie l’ourson a coûté 30 millions et n’a rapporté que 33 millions.

Vains soupirs de soulagement, la semaine dernière, dans le service d’animation traditionnelle du géant Disney. En effet, des 150 postes abolis au cours de l’étape initiale d’une vaste réorganisation de l’entreprise, peu se trouvaient dans ce secteur emblématique du studio. Depuis, le couperet est tombé là comme ailleurs, et de manière encore plus cinglante, à tel point que les sites spécialisés Business Insider et Cartoon Brew n’hésitent pas à faire des conjectures sur la mort imminente de l’animation traditionnelle chez Disney.


Ce n’est pas le nombre de licenciements dans ce secteur névralgique qui fait sourciller, mais les noms : Nik Ranieri, Ruben Aquino, Frans Vischer, Russ Edmonds, Brian Ferguson, Jamie Lopez et Dan Tanaka, tous des animateurs de premier plan et des responsables dans leurs divisions respectives. Au moins deux autres animateurs d’expérience ont en outre été remerciés le 12 avril, mais leur identité n’a pas encore été confirmée. Chez Disney, on poursuit les rencontres avec les employés du service d’animation traditionnelle afin de parler de départs volontaires négociés, de retraites anticipées et de révisions à la baisse des salaires.


« Cette restructuration me paraît être la suite prévisible du développement du cinéma d’animation hollywoodien depuis le début des années 2000. Nous sommes ici dans une logique industrielle et commerciale qui exclut, disons, tout préjugé favorable à l’égard d’une technique jugée “ancienne”. Le long métrage d’animation hollywoodien est entièrement dominé par l’animation par ordinateur 3D stéréoscopique », explique Marco De Blois, programmateur-conservateur en cinéma d’animation à la Cinémathèque québécoise.


Aux célèbres studios de Burbank, en Californie, on évoque le manque de rentabilité du service, dont les deux dernières productions, La princesse et la grenouille et Winnie l’ourson, ont coûté plus cher à produire et à promouvoir que ce qu’elles ont rapporté. À titre d’exemple, le budget de Winnie l’ourson s’élevait à 30 millions de dollars, sans compter la campagne publicitaire mondiale, alors que ses recettes n’ont pas dépassé 33 millions.

 

Une opération préméditée


Avant même ces échecs successifs, plusieurs observateurs estimaient que le service d’animation traditionnelle était maintenu sous respirateur artificiel, un privilège consenti entre autres parce que John Lasseter, le directeur artistique de Pixar et de Disney, y demeurait attaché. Or, si l’on en croit un courriel anonyme d’un employé publié dès octobre sur le site de la Guilde des animateurs, cet amour n’a pas survécu aux impératifs économiques.


« Nous développons une variété de projets à montrer à John Lasseter. C’est un processus compliqué. Nous les présentons à un groupe de développement, ils nous disent ceux qu’ils aiment, puis ils nous demandent de préparer trois présentations supplémentaires par projets, parce que John aime qu’on lui montre trois choses. Et quand enfin nous présentons, on nous fait comprendre que les histoires ne sont pas nécessairement destinées à un projet en animation traditionnelle. Quand nous avons abordé la question avec John Lasseter, il s’est dérobé et a refusé de se prononcer sur la question de l’animation traditionnelle… »

 

Jamais deux sans trois?


Rappelons qu’au cours des années 1980, l’avenir du service d’animation traditionnelle de Disney semblait déjà compromis. Après Les Aristochats (1970) et Bernard et Bianca (1977), les foules cessèrent de se bousculer au portillon. Par la suite, malgré les succès modestes de films tels Rox et Rouky (1981) et Basil, détective privé (1986), les longs métrages animés du studio ne bénéficièrent pas de la cote d’amour d’antan auprès du public qui avait jadis célébré Blanche-Neige et les sept nains, Cendrillon, ou encore Bambi au cours des années 1930, 1940 et 1950. À ce chapitre, Taram et le chaudron magique, sorti en 1984, ne généra que 21 millions de dollars sur un budget de 44, un coup très dur.


Puis, à la fin de la décennie, le vent tourna grâce au succès planétaire de La petite sirène, en 1989. Dès lors, Disney entra dans un second âge d’or qui vit la parution successive de plusieurs productions parmi les plus payantes du studio, dont La belle et la bête, Pocahontas, Aladin, et Le roi lion. À partir du milieu des années 1990 toutefois, les demi-succès (Tarzan, Lilo et Stitch) et les échecs cuisants (Atlantide, l’empire perdu, Hercule) revinrent hanter le service d’animation traditionnelle. Bien installé dans le giron de Disney, le studio Pixar amorçait à l’inverse une série de mégasuccès (Histoire de jouets 1 et 2, Une vie de bestioles, Trouver Némo, etc.) en repoussant les limites des technologies numériques.


Pour peu que le passé soit garant de l’avenir, un troisième âge d’or de l’animation traditionnelle chez Disney serait-il envisageable ? « Dans un avenir immédiat, c’est, me semble-t-il, surtout du côté du long métrage indépendant et du court métrage que les techniques artisanales comme le dessin s’émanciperont, estime Marco De Blois. Cela dit, cela n’exclut pas que Disney pourrait avoir recours à des dessinateurs pour un projet spécifique, sans pour autant maintenir un département hand-drawn. […] Des films européens acomme Ernest et Célestine et Couleur de peau : Miel occupent un créneau que délaisse Disney. L’indépendant américain Ralph Bakshi (Fritz le chat, American Pop) prépare en ce moment un long métrage d’animation dessiné et fait appel à Kickstarter pour y arriver. D’autres indépendants aux États-Unis, comme Bill Plympton et Don Hertzfeldt, explorent eux aussi la voie de l’animation dessinée en long métrage ».

 

Nouvelle direction


Comme l’indiquait Le Devoir le 11 avril, Disney entend désormais distribuer davantage de films issus de ses enseignes Marvel, Pixar, Lucasfilm et Dreamworks, et en produire moins sous la sienne propre. Il s’agit là de la clé de voûte de cette grande réorganisation tout juste mise en branle et que le studio poursuivra jusqu’à la fin de 2013. D’autres compressions surviendront.


Outre un modèle d’affaires en mutation en matière de plateformes de distribution et de nouveaux médias, Disney accuse des pertes dans le secteur de la vente de DVD et de Blu-ray de ses productions animées.

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1 commentaire
  • Caroline Pilon - Abonnée 16 avril 2013 12 h 11

    Et les films d'animation japonais?

    La question n'est pas nécessairement celle de la technologie utilisée (papier/crayon/encre vs ordinateur), mais de la créativité et de l'univers que savent créer les studios. Hayao Miyazaki a bien démontré combien des films d'animation encore largement fait main (avec l'incorporation de quelques éléments venant d'ordinateurs) avaient encore tout à faire leur place. L'univers de Miyazaki comme d'autres auteurs de film d'animation classique ou ceux de Pixar, est riche, constamment renouvellé et loin des stéréotypes de Disney (qui essayait il n'y a pas si longtemps de nous faire croire qu'ils avait fait découvrir Miyazaki).

    Il est malheureux qu'un savoir faire qui a encore tout à fait sa place (celui de dessinateur/animateur) soit menacé parce que Disney n'a pas su se renouveler...