Genèse et développement - «La Cinémathèque n’est pas tombée du ciel!»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le bâtiment abritant la Cinémathèque québécoise, au 335, De Maisonneuve Est
Photo: Martine Doyon Partenariat du Quartier des spectacles Le bâtiment abritant la Cinémathèque québécoise, au 335, De Maisonneuve Est

Ce texte fait partie du cahier spécial Cinémathèque québécoise

« Quand je repense à la genèse de la Cinémathèque, je ressens le froid de l’hiver 62 durant lequel nous nous sommes réunis chez l’un, chez l’autre, à Saint-Laurent ou Cartierville, pour discuter autour d’une table de cuisine ou de salle à manger. » Un souvenir qui sort tout droit de la mémoire de Jacques Giraldeau, un cinéaste dont la réputation n’est plus à faire et l’un des membres fondateurs de cet établissement.

Autour de la table de l’un ou d’un autre, il y avait donc entre autres Jacques Giraldeau, mais également Rock Demers, Guy Comeau et bien sûr le réalisateur Guy-L. Coté, le grand instigateur du projet. « Nous étions une dizaine, se souvient Jacques Giraldeau, cinéastes, cinéphiles, appartenant à des ciné-clubs. Nous avions une ambition : nous occuper d’éducation cinématographique. Nous avions appelé notre groupe “ Connaissance du cinéma” et notre but était de rassembler des copies et de projeter à Montréal les 120 meilleurs films de l’histoire mondiale du cinéma… Rien que ça ! Nous dressions des listes, chacun donnait ses titres, nous avons consulté des cinémathèques partout dans le monde. Mais notre ambition était telle que ça ne s’est jamais fait ! »

 

Angle Drummond et Dorchester


Jamais fait sous cette forme, du moins. Le groupe se rend alors compte qu’il fait le travail d’une cinémathèque et décide d’en fonder une. Et c’est comme cela qu’un soir de 1963, au deuxième étage d’une salle située à l’angle de la rue Drummond et du boulevard Dorchester, l’ancien boulevard René-Lévesque, est née la Cinémathèque, qui s’est d’abord appelée « canadienne », avant de devenir « québécoise » en 1971. « À l’époque, nous étions des Canadiens français, note M. Giraldeau. Et puis, avec la Révolution tranquille, tout ça a évolué… Dans cette salle, nous avons rencontré beaucoup de cinéastes de la Nouvelle Vague française… J’ai même une photo avec Truffaut ! Deux jeunes hommes, nous avions la trentaine à ce moment-là ! »


La trentaine et beaucoup d’ambitions pour le Québec en général et le cinéma québécois en particulier. Les années de gestation de la Cinémathèque correspondent aux dernières de la Grande Noirceur. Le groupe Connaissance du cinéma combat la censure avec virulence. « En même temps, pour nous, ces années n’ont pas été si noires que ça, estime aujourd’hui Jacques Giraldeau. Nous avions tellement de choses à faire, c’était une période emballante. On créait des choses qui n’existaient pas auparavant. »


Durant les premières années, la Cinémathèque vivote. Elle n’a pas de bureau, ni de salle de projection en propre, mais elle commence à se constituer une collection avec le peu de moyens dont elle dispose. En 1966, elle devient membre de la Fédération internationale des archives du film (FIAF), ce qui lui donne accès à une quantité inestimable de films et de documents. Sa mission éducative peut alors réellement démarrer avec la projection, à Montréal, de films qui ne sont plus en circulation et qui ont marqué l’histoire du cinéma. « Il faut se remettre dans le contexte, explique Robert Daudelin, directeur de la Cinémathèque de 1971 à 2002. À l’époque, lorsqu’un film n’était plus en salle, il n’y avait plus aucun moyen de le voir… Nous étions loin de penser qu’un jour on pourrait revoir ces grands classiques sur DVD dans notre sous-sol!»


À la Bibliothèque nationale


Dès les débuts, Robert Daudelin est associé à la Cinémathèque pour des projets ponctuels. Il participe notamment aux deux rétrospectives organisées par l’organisme à l’occasion de l’Exposition universelle de 1967, l’une sur le cinéma canadien, l’autre sur le cinéma d’animation. « Lorsque je suis arrivé à sa tête, tout était en gestation, se souvient-il. Nous étions huit ou neuf personnes, les projections avaient lieu à la Bibliothèque nationale et les collections étaient à l’ONF. J’étais très enthousiaste, je revenais d’un séjour à Paris où j’avais fréquenté la Cinémathèque française. Le début des années 60 avait été déterminant pour le cinéma québécois. Jutra, Perrault, Brault réalisent là leurs premières oeuvres. C’est la première génération de cinéastes qui s’illustrent avec des longs métrages d’une facture très originale. Ils vont opérer une vraie coupure et assurer la fondation même du cinéma québécois. La Cinémathèque n’est pas tombée du ciel. Si elle est créée en 1963, c’est parce qu’elle s’inscrit dans un courant qui est porteur d’initiatives de cette nature-là. J’ai donc débarqué avec l’enthousiasme des cinéphiles de cette époque. »


Pendant les 30 ans que passe Robert Daudelin à sa tête, la Cinémathèque opère une mue extraordinaire, devient pérenne et se professionnalise. En 1974, l’établissement se dote d’un centre de conservation spécialement aménagé à Boucherville pour entreposer et conserver de façon optimale ses collections, composées aujourd’hui de 40 000 films de toutes les époques, 30 000 émissions de télévision, 28 000 affiches, 600 000 photos, 2000 appareils anciens, 15 000 scénarios et documents de production.


Boulevard de Maisonneuve


En 1982, elle s’installe dans ses locaux actuels du boulevard de Maisonneuve et bénéficie de deux salles de projection. Elle a enfin pignon sur rue et peut donc devenir aussi un véritable lieu de rencontres entre cinéastes et cinéphiles. Ses locaux ont été réaménagés en 1997 et la Cinémathèque dispose maintenant de deux salles d’exposition, qui viennent compléter le programme de projection et témoignent de la richesse de l’histoire du cinéma, de la télévision, de la vidéo et, plus récemment, des nouveaux médias. Lorsque Robert Daudelin quitte, l’établissement compte une quarantaine d’employés.


Tout cela malgré le peu de moyens et sur un fond de discorde avec le gouvernement québécois, car celui-ci désirait, dans les années 70, en faire un office d’État. « Le milieu du cinéma a refusé, raconte Robert Daudelin. Le bras de fer a duré plusieurs années et, en 1978, nous avons signé un protocole en bonne et due forme, garantissant à la fois notre indépendance et un apport financier de la part du gouvernement. On peut penser que cet apport n’est pas suffisant, mais, depuis ce temps-là, notre existence n’est plus remise en cause et notre réputation n’est plus à faire ici, mais également ailleurs dans le monde. »


Collaboratrice

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Ce texte a été modifié après publication.

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