Dans le regard du père

Le personnage de Ryan Gosling braque des banques pour reconquérir la mère de son fils.
Photo: Alliance films Le personnage de Ryan Gosling braque des banques pour reconquérir la mère de son fils.

On se croirait devant une minisérie comprimée, comme au temps où la tendance mondiale (de Fanny et Alexandre de Bergman aux Plouffe de Carle) était de miser sur les deux fronts : une version abrégée pour le cinoche, une longue, ventilée en quatre à six épisodes, pour la téloche. Celle-ci expliquait ce que l’autre évoquait, développait ce sur quoi l’autre enchaînait. Les deux formules autonomes devenaient, pour peu qu’on s’éprenne du film ou de la série, interdépendantes.

La parenté « minisérielle » de The Place Beyond the Pines provient de sa construction en trois volets distincts, dont chacun aurait gagné à être développé davantage, malgré les deux heures vingt au compteur. Ce qui à l’inverse distingue le film de Derek Cianfrance (Blue Valentine) du modèle : l’enchaînement desdits volets, à la manière d’un cadavre exquis ou de La ronde de Max Ophüls. Plus précisément, on quitte un personnage pour s’attacher à un autre, par trois fois, tout en demeurant dans le même milieu (la ville de Schenectady, dans l’État de New York) et sans perdre le fil de la même histoire motivée, à tous les chapitres, par le désir de reconnaissance paternelle.


Employant pour développer son thème les mécanismes du cinéma de genre façon Cape Fear (le passé ressurgi qui réactive la mauvaise conscience du héros), Cianfrance brosse sur 15 ans (l’action des deux premiers volets se déroule dans les années 80) un tableau à la truelle, d’une élégance certaine et très sophistiqué dans ses compositions - on note l’usage inspiré de la caméra numérique dans les scènes de poursuites, avec ses saccades en jump-cuts.


Trois hommes et une femme sont au coeur du récit s’ouvrant sur les chapeaux de roues au moyen d’un épatant plan-séquence à la De Palma (bonjour Snake Eyes) qui nous fait traverser à pied une foire ambulante à la suite du cascadeur à moto attendu sur la ligne de départ (Ryan Gosling). Les cinquante premières minutes sont focalisées sur ce personnage, notamment sur sa découverte de paternité qui l’incite à quitter son emploi et à braquer des banques pour reconquérir la mère (la toujours excellente Eva Mendes), établie avec un autre, et subvenir à ses besoins. Le récit bifurque ensuite vers le policier héroïque (Bradley Cooper) qui a croisé sa route et qui, faisant face à un terrible dilemme moral lié à sa propre culpabilité, va dénoncer la corruption au sein du service de police et ainsi favoriser son ascension politique souhaitée par son père. Quinze ans plus tard, la rencontre des fils adolescents du cascadeur et du flic donne un tour de plus à la roue du destin illustrée symboliquement dans la scène inaugurale du film.


À tous égards, nous avons affaire ici à une oeuvre réfléchie, très en contrôle. Paradoxalement, le film, trop lisse et trop intelligent pour son bien, glisse sur la conscience sans s’y poser. On admire la mécanique, sans toutefois s’investir dans son récit, dont seuls Eva Mendes et Ray Liotta, en flic pourri avec la tête de l’emploi, accélèrent le pouls. Par-dessus tout, on sent que Derek Cianfrance a voulu arpenter le territoire de James Gray (The Yards, We Own the Night). Par politesse, pense-t-on, il a omis de laisser sa propre empreinte dessus.



Collaborateur

À voir en vidéo