Le bonheur des pierres

Chris Overing doit construire un mur de 300 mètres, or il ne connaît pas grand-chose dans l’art d’aligner et de superposer les pierres.
Photo: Burbury films Chris Overing doit construire un mur de 300 mètres, or il ne connaît pas grand-chose dans l’art d’aligner et de superposer les pierres.

Le processus est-il plus important que le résultat ? La question n’est jamais posée aussi clairement dans Le triomphe du mur, de Bill Stone. Pourtant, elle hante plus d’une fois les pensées du documentariste québécois, confus parfois devant le tempérament fuyant, énigmatique et souvent séduisant de son sujet.

Ce n’est pas tous les jours que l’on fait la connaissance d’un homme dont la tâche principale est de construire un mur de pierre sèche d’une longueur de 300 mètres pour un patron dont on ne connaîtra ni le nom ni les intentions véritables pour soutenir une telle initiative. En revanche, son artisan, Chris Overing, accepte de bonne grâce la présence du cinéaste, déterminé à capter en images cette petite aventure qui devait durer quelques semaines, amorcée par un beau jour de fin d’été, un certain 11 septembre 2001.


Fils de bonne famille, citoyen du monde, longtemps un éternel étudiant, en architecture par exemple, Chris Overing ne connaît pas grand-chose dans l’art d’aligner et de superposer les pierres. Cette connaissance, il compte l’acquérir à la sueur de son front et avec un soin méticuleux, une tâche plus complexe que prévu. Sa perplexité, exprimée à voix haute et dans une foule de gestes trahissant sa maladresse, Bill Stone en est le témoin privilégié, une posture habituelle pour un documentariste. Dans son cas, elle s’avère d’abord inconfortable, et rapidement insoutenable.


Le bâtisseur improvisé va-t-il un jour achever son oeuvre ? À voir la lenteur des travaux, la succession d’assistants qui ne tiennent jamais plus qu’une saison, et l’indiscipline d’un travailleur incapable de justifier ses absences et ses retards, ce mur commence drôlement à ressembler à une version païenne de la célèbre Sagrada Familia de Barcelone… Au grand désespoir de Bill Stone qui, chaque année, revient sur les lieux de ce chantier paisible, d’une lenteur pour lui désespérante.


Le cinéaste aurait-il, littéralement, heurté un mur ? Plus d’une fois il s’interroge sur la validité d’un projet en apparence anecdotique, remettant même en question l’honnêteté de sa vedette improbable, jaloux de sa vie privée tout en étant parfaitement à l’aise devant la caméra. Le charme discret de cette figure atypique et anachronique représente d’ailleurs un élément important de ce documentaire, véritable tour de force lorsque l’on considère toutes les années de compagnonnage du réalisateur avec sa principale vedette.


On se demande bien si ce fameux mur deviendra réalité. La question apparaît peu à peu dérisoire en regard du processus psychologique et philosophique qui s’opère d’un côté comme de l’autre de la caméra. Comme si cette aventure en apparence absurde, décalée, élaborée en pleine campagne à moins d’une heure de route de Montréal mais en marge de toute logique marchande, opérait surtout une transformation du paysage intérieur de ceux qui la façonnent. Bill Stone, le bien nommé, croyait voir s’ériger son mur des lamentations. Il ne pensait jamais trouver là son bonheur de cinéaste.


 

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