Les ingénues du nucléaire

Rosa (Alice Englert) et Ginger (Elle Fanning), deux amies inséparables.
Photo: Union Pictures Rosa (Alice Englert) et Ginger (Elle Fanning), deux amies inséparables.
Les tissus colorés, les fleurs dans les cheveux, les nuages de fumée de cigarette : on ne voit rien de cela dans Ginger & Rosa, de Sally Potter (Tango Lesson, Yes). Les années 1960 telles que décrites par la cinéaste britannique sont marquées par la grisaille, l’inquiétude économique et la peur du nucléaire. Bref, ce n’est pas une partie de plaisir, surtout pour deux adolescentes nées le même jour à Londres en 1945 au moment où Hiroshima et Nagasaki étaient rayées de la carte, maintenant adolescentes en 1962, alors que le monde entier a les yeux tournés vers les missiles russes à Cuba et la Maison-Blanche, occupée alors par John F. Kennedy.
 
Ce climat de tensions apocalyptiques teinte tous les rapports entre les personnages, à commencer par ces deux amies inséparables, Ginger (Elle Fanning, d’une aisance remarquable) et Rosa (Alice Englert, le charme d’une jeune Emily Blunt), elles dont la beauté juvénile n’échappe au regard de personne. Si leur symbiose semble totale, le film s’attarde davantage aux doutes, aux tribulations et aux névroses familiales de Ginger, qui constate à quel point l’écart se creuse entre sa mère (Christina Hendricks, diaphane), une artiste frustrée, et son père (Alessandro Nivola, en mode séduction, comme toujours), un idéaliste aux principes élastiques. Rosa, dont le paternel ne fut qu’une ombre furtive, trouvera un réconfort particulier auprès de celui de Ginger, un rapprochement éminemment dangereux…
 
Sally Potter propose depuis longtemps un cinéma de l’intimité, jamais racoleur, rarement spectaculaire, même lorsqu’elle adapte un roman complexe et énigmatique signé Virginia Woolf (Orlando) ou plonge dans l’univers factice et flamboyant de la mode (Rage). Cette approche caractérise également Ginger & Rosa, portrait de Londres plus près de la déprime post-industrielle que de la célébration de ses facettes « swinging », sauf peut-être dans de rares manifestations en faveur de la paix. L’une d’entre elles va d’ailleurs se conclure dans une atmosphère survoltée digne de notre fameux printemps érable…
 
La figure tout à la fois frêle, fière, lumineuse et confuse de la jeune Ginger concentre les principaux enjeux dramatiques d’un film où les soubresauts internationaux, les élans du cœur et les chicanes de couples s’entremêlent délicatement. Car sans jamais pointer avec insistance les contradictions de ses personnages, Sally Potter souligne les écarts parfois énormes entre les beaux discours (sur la paix dans le monde ou le libertinage) et leurs impacts concrets, voire dévastateurs, sur leur quotidien morose.
Ce n’est sans doute pas l’œuvre la plus audacieuse et la plus transcendante de la cinéaste, mais la sincérité de son regard, dépouillé de folklore et de clichés, impose le respect, donnant à ce récit sur l’adolescence une dimension universelle.
 
 
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