«Et la vue du monstre suffit à le terrasser»

Dans le ciel charbonneux, les oiseaux s’apprêtent à faire ripaille, becs en bas, croupions en l’air : carcasses offertes, festin des morts volé à Léviathan.
Photo: Eyesteel Films Dans le ciel charbonneux, les oiseaux s’apprêtent à faire ripaille, becs en bas, croupions en l’air : carcasses offertes, festin des morts volé à Léviathan.

On discerne d’abord mal ce qui se trouve sur l’écran. Mais on entend. Le bruit de la mer fâchée, celui d’un treuil ; hurlement mécanique. En remontant, un long filet serré prend des allures de racine noire, comme si l’on arrachait une dent à Léviathan, ce monstre titanesque tapi au fond de l’abîme que nul ne peut décrire, mais que chacun sait capable d’anéantir l’humanité. Essai documentaire singulier, cauchemardesque et beau dédié à la mémoire des équipages engloutis, Leviathan évoque l’indicible sans le montrer.


« Cette nuit-là, qu’elle soit stérile, qu’elle ignore les cris de joie ! Que la maudissent ceux qui maudissent les jours et sont prêts à réveiller Léviathan ! Que se voilent les étoiles de son aube, qu’elle attende en vain la lumière et ne voie point s’ouvrir les paupières de l’aurore ! Car elle n’a pas fermé sur moi la porte du ventre, pour cacher à mes yeux la souffrance », lit-on dans le troisième chapitre du Livre de Job.


Et cette nuit sans joie règne presque dès après le générique d’ouverture du film. Seul un reste de lueur garance rappelle dans un coin de l’horizon que le soleil s’est à peine couché. Sur l’océan agité, il fait déjà sombre, il fait déjà froid. Un chalutier secoué par de forts vents ; des filets gorgés par l’abondance marine ; des poissons gisant sur le pont, ballottés par le tangage du bateau. Dans les yeux gélatineux qui s’approchent puis s’éloignent de l’objectif, un regain de vie, puis, plus rien.


Des formes humaines qui vont et qui viennent ; des paroles mâchées emportées par la tempête… On départage le bon du mauvais ; on coupe, on tranche, on envoie en soute. Avec les pieds, avec de l’eau, on jette les restes par-dessus bord ; chairs roses, sang rouge. Dans le ciel charbonneux, les oiseaux s’apprêtent à faire ripaille, becs en bas, croupions en l’air : carcasses offertes, festin des morts volé à Léviathan.


Danse macabre


Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel ont disséminé de petites caméras aux quatre coins du navire, mais également le long de la coque et dans les chaluts, d’autres se sont promenées de mains en mains. De cette matière unique, les deux cinéastes ont tiré un montage visuel et sonore organique dont la charge hypnotique est difficile à décrire.


Défile ainsi une succession de textures moites ou poisseuses et de saillies chromatiques qui évoquent d’abord des tableaux abstraits avant qu’un regard attentif, celui que les auteurs exigent du spectateur, finisse par reconnaître ce qui se trouve autour des gros plans : ces éléments absents de l’image, mais pas de la bande-son.


Au gré de ces « langueurs océanes » relevant davantage de la menace qui couve de Melville que du romantisme amer de Brel, on est constamment ramené sous l’eau. Parfois, lorsque cesse ce ballet suffocant et que la caméra consent malgré elle un répit au spectateur à la faveur d’une percée en surface, ce dernier n’arrive plus à distinguer les cieux éteints des profondeurs mouillées.


À croire que Léviathan a d’ores et déjà quitté son domaine lacustre et qu’il a lui-même déchaîné les flots après s’être repu de l’astre du jour. Tout est ténèbres. Tout est déliquescence. Et le chalutier de fendre les vagues vers un lendemain incertain.

 

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