Par les sens

De presque 20 ans plus âgé que le véritable Musulin (39 ans au moment du vol), François Cluzet est au sommet de son art.
Photo: Remstar De presque 20 ans plus âgé que le véritable Musulin (39 ans au moment du vol), François Cluzet est au sommet de son art.

Au nez, l’imagination aidant, 11.6 sent l’huile et le fer, comme le coffre-fort d’une banque ou les barreaux d’une prison. À l’oeil, plus objectivement, il a une teinte gris-vert délavé qui rappelle à la fois la couleur de l’argent et la lumière carcérale. À l’oreille, il fait entendre, sous une légère tapisserie de dialogues du quotidien, le coeur encore battant d’un antihéros rusé, convoyeur de fonds qui, en novembre 2009, va réussir un coup extraordinaire : prendre la clé des champs avec, à bord de son blindé, 11,6 millions d’euros tout juste cueillis dans les coffres de la Banque de France.


L’affaire, survenue au faîte de la crise financière, a fait couler beaucoup d’encre dans l’Hexagone, où elle a pris valeur de symbole. Elle est d’ailleurs si bien connue du grand public que Philippe Godeau (Le dernier pour la route) a fait le choix, franchement judicieux, de la raconter sous l’angle du secret et du détail dans le repli, comme si lui-même n’en connaissait pas l’issue. 11.6, qui prend l’affiche chez nous en même temps qu’en France (merci Remstar), est une oeuvre d’observation comme les aimait Claude Sautet. On y suit pas à pas le taciturne Toni Musulin (François Cluzet), entre le boulot routinier, parfois frustrant, dans une grande société de transporteurs blindés, et le dodo auprès d’une restauratrice (épatante Corinne Masiero) qui l’aime sans être payée de retour.


Entre ces deux pôles géographiques, peu à peu le scénario ajoute des escales, des détours, qui laissent présager que Toni prépare quelque chose. On sait quoi, Godeau s’attarde au comment - achat d’une voiture de luxe, location d’un garage, construction d’une double cloison, repli social stratégique, notamment auprès de son collègue un peu bas de plafond (l’excellent Bouli Lanners), etc. Quant au pourquoi, le cinéaste fournit des indices quasi subliminaux, sans formuler d’hypothèses claires. Musulin, qui purge présentement sa peine de prison, a gardé pour lui quelques-uns de ses secrets. Le film, par humilité, ne force pas la porte et se concentre sur la route plutôt que sur la destination.


La somme de ces partis pris donne un film antispectaculaire, qui compense son humeur maussade décrite plus haut par un sens aiguisé du détail et de l’observation psychologique de la part de Godeau, par un sens du mystère et de la retenue de la part de François Cluzet. De presque 20 ans plus âgé que le véritable Musulin (39 ans au moment du vol), l’acteur au sommet de son art, que Godeau avait dirigé dans son très beau Le dernier pour la route, apporte au personnage un supplément d’usure et de fatigue dans le regard. L’exploit de Musulin tient davantage du défi envers la loi et l’ordre que de l’arrogance motivée par le fric. C’est dit, implicitement. Comme le reste, ça passe par les sens.


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