Bernadette Lafont, joyeusement amorale

À l’opposé de Tatie Danièle, la Paulette de Bernadette Lafont est en évolution dans un contexte social impossible.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Verdy À l’opposé de Tatie Danièle, la Paulette de Bernadette Lafont est en évolution dans un contexte social impossible.

Paris — Il faut dire que son visage est l’un des symboles des débuts de la Nouvelle Vague. L’exceptionnel court-métrage du jeune François Truffaut Les mistons, premiers pas du cinéaste, en 1957, était rempli d’elle, femme fantasme de gamins en émoi. Elle crevait encore l’écran un an plus tard dans Le beau Serge de Claude Chabrol. Et qui a oublié la pointe du trio qu’elle forma avec Françoise Lebrun et Jean-Pierre Léaud dans le cultissime La maman et la putain de Jean Eustache ?


Bernadette Lafont a beau être une femme charmante et enjouée qui regarde droit devant, plutôt que loin derrière, la rencontrer, c’est revoir défiler des moments clés du septième art français. Mais elle balaie tout ça, cause d’aujourd’hui. La voici dans Paulette de Jérôme Enrico, en vieille emmerdeuse criminelle.


L’histoire de Paulette a suivi une drôle de ligne. À travers un cours de scénario donné par le cinéaste Jérôme Enrico, les étudiants de deuxième secondaire ont développé l’intrigue durant un an sur un air de comédie, en se basant sur un fait divers. « Les enfants étaient ravis de dessiner une grand-mère aussi mal embouchée », précise le cinéaste.


Le film aborde à la fois la précarité financière et émotive des personnes âgées. Jérôme Enrico (on lui devait déjà L’origine du monde) se défend d’avoir mis au monde une autre Tatie Danièle, puisque sa Paulette est certes une vieille dame indigne, mais en évolution dans un contexte social impossible. Son petit-fils demande à cette antihéroïne : « Pourquoi tu ne m’aimes pas, mamie ? » « Parce que t’es noir. »


On y fait la rencontre dans une banlieue parisienne d’une dame pauvre et âgée (Lafont), entourée d’une joyeuse bande de copines, qui, imitant ses jeunes voisins, se lance dans le lucratif marché du cannabis, bientôt caché dans des pâtisseries, à ses risques et périls.


« Paulette est au départ raciste et xénophobe, précise Bernadette Lafont, mais je ne suis pas là pour dénoncer les horreurs de mon personnage. Elle est blessée au début du film, et autour d’elle les gens ne valent guère mieux. Il est très jouissif de dire des horreurs, d’incarner une femme joyeusement amorale. Ç’a été une merveilleuse partition à jouer. J’aime me transformer. Dans Paulette, je m’enlaidis. Son fichu est affreux, mais allons-y ! Paulette s’amollit, devient plus ouverte, meilleure, en s’enfonçant dans le crime. »


Bernadette Lafont a trouvé dans le rôle une résonance avec des héroïnes antérieures de transgression qu’elle a jouées, autant dans La fiancée du pirate de Nelly Kaplan que dans Une belle fille comme moi de François Truffaut.


Jérôme Enrico affirme voir dans ce personnage attachant un mélange, sorte de grand-mère italienne avec un caractère de mec, qui accepte de changer les choses. Il trouvait à Bernadette Lafont ce côté râleur parfait pour ce type de rôle, gouaille et courage compris. « Et quelle force vitale ! », ajoute Bernadette Lafont.


« Les grandes comédies sont des tragédies, poursuit Jérôme Enrico. J’ai grandi avec le cinéma italien, étant moi-même à moitié Italien. J’aimais Miracle à Milan de Vittorio de Sica, avec son réalisme poétique, son humanité. On a plutôt voulu faire un film à la Frank Capra, avec de l’humour. »


Jérôme Enrico se dit très fier des copines de Paulette, de haut vol il est vrai, jouées par Carmen Maura, Françoise Bertin, Dominique Lavanant. De vieilles dames pas casher du tout, qui grincent et s’amusent.


« Paulette est avant tout un film social, dans un milieu difficile, ajoute le cinéaste. En France, on dit : « C’est mal ce que fait Paulette. » Mais tout ça est absurde. La prohibition n’a jamais rien résolu. Et tout va mieux lorsqu’on s’éloigne de la précarité, de la souffrance, comme Paulette. »


Quant à Bernadette Lafont, elle se félicite que le film aborde le sentiment d’inutilité des personnes âgées, présent dans toutes les couches de la société.


 

Cette entrevue a été effectuée à Paris, à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.