Vers le couronnement de Rebelle

Une scène du film Rebelle, de Kim Nguyen
Photo: Métropole Films Une scène du film Rebelle, de Kim Nguyen

Lors des premiers Jutra, on osait des doutes : avons-nous la masse critique de films pour justifier une cérémonie pur Québec ? Il se tournait alors entre 15 et 20 longs-métrages de fiction par année, contre une quarantaine aujourd’hui. Cette soirée ne chevauchera-t-elle pas inutilement les prix Génie canadiens ? On se le demande encore. N’empêche que le gala des Jutra s’est imposé. Notre septième art a explosé depuis 1999, retrouvé un public avec lune de miel au mitan des années 2000 : C.R.A.Z.Y., Les invasions barbares, La grande séduction. Bientôt, les oeuvres de Falardeau, Villeneuve, Dolan donnaient le ton. Des films de qualité se doublaient de succès commerciaux. Ça branle davantage dans le manche aujourd’hui, mais…

 

Candidatures honorables


Allons-y d’abord pour les points positifs : les candidats en nomination des Jutra 2013 sont plus qu’honorables, et souvent primés à l’étranger. Juste dans les rangs du meilleur film, le poétique et douloureux Rebelle de Kim Nguyen, le spectaculaire Laurence Anyways de Xavier Dolan, le vibrant Camion de Rafaël Ouellet, le bouleversant Roméo Onze de Ivan Grbovic, le plus fragile mais touchant Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavalette sont en lice. Fort bien !


Il est frappant de constater à quel point les films québécois, longtemps accusés de se regarder le nombril, se sont ouverts au monde dans le sillage d’Incendies de Denis Villeneuve, grand lauréat des Jutra 2011. Rebelle fut tourné au Congo, Inch’Allah en Jordanie, Roméo Onze se déroule dans une communauté libanaise de Montréal. Par ailleurs, on observe au long des ans une amélioration de nos films au plan technique. Sur la planète, notre cinéma s’est plus qu’imposé, est-il besoin de le rappeler ?


Côté Jutra, cette année, le système de nominations ne fait plus hurler. La participation d’un jury qui voit tous les films au premier tour a gommé des injustices. Dimanche, le consensuel prix hommage à l’acteur Michel Côté, si populaire, talentueux et charmant, aura tout pour plaire. Bon ! On remet en question ses choix de films en gardant espoir de voir l’interprète d’Au clair de la lune et de C.R.A.Z.Y. faire un nouveau crochet dans le champ du film d’auteur.


Son laurier n’est pas en cause, cependant tout n’est pas si rose.


En 1999, lors des premiers Jutra, les parts de marché du cinéma québécois démarraient tout juste leur progression. Autour de 6 %, ça devenait encourageant. Les complexes cinématographiques se multipliaient. On se demandait ce que ça donnerait.


Aujourd’hui, la courbe s’effondre. En 2012 avec 4,6 % de parts de marchés au film québécois, le plus bas niveau depuis la fin des années 90, on se sent moins farauds. Tendance ? Cru isolé ? On y verra plus clair l’an prochain. Chose certaine : les 15es Jutra traversent cette zone de turbulences.


D’où le grand défi du gala de dimanche : convaincre les spectateurs de s’intéresser à des films qu’ils n’ont pas (ou peu) vus. La concurrence de TVA avec sa populaire La Voix, pour la première fois avec votes du public, sera féroce.


Et puis. Aucun suspense en vue.


On sait d’avance qui sera le grand vainqueur. Devinez qui ? Rebelle de Kim Nguyen. Excellent, on le répète, mais poussé aussi par un vent du Sud.


Trois années en ligne, un film québécois a concouru pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Aux prix canadiens comme aux Jutra, ceux-ci récoltent au retour la part du lion, car Hollywood impressionne tout le monde. Rebelle devrait se voir couronner meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario, meilleur montage, meilleur acteur de soutien à Serge Kanyanda, meilleure actrice pour Rachel Mwanza, et ce, même si Suzanne Clément pour Laurence Anyways de Xavier Dolan et Micheline Bernard pour La mise à l’aveugle de Simon Galiero le mériteraient davantage.


Dans le contexte, on souhaite au coureur de tête Laurence Anyways (dix nominations) de recevoir à tout le moins les lauriers de la meilleure photographie, de la direction artistique et de l’actrice de soutien à Nathalie Baye ou à Monia Chokri. Quant au bouleversant Ali Ammar en adolescent malheureux dans Roméo Onze de Ivan Grbovic, il mérite le Jutra du meilleur acteur. Son principal concurrent demeure l’excellent Julien Poulin dans Camion.


Au documentaire, de très bons films en lice également. La partie devrait se jouer surtout entre Alphée des étoiles de Hugo Latulippe, Ma vie réelle de Magnus Isaccson et Over my Dead Body de Brigitte Poupart : le lauréat pressenti.


J’imagine qu’il sera un peu question, lors du gala, de la désaffectation du public pour son cinéma à coups de gags. Les Québécois aiment tant rire…


De fait, il a manqué de comédies en 2012. Les grosses productions Empire Bo$$é, Omertà et compagnie n’ont pas donné les résultats escomptés, et la cuvée était globalement sombre. Des films commerciaux plus lumineux aideraient à reconquérir le grand public. Aussi, des thèmes souvent répétitifs au cinéma québécois peuvent lasser le client. Miser davantage sur l’écriture des scénarios, comme le souhaite la SODEC, ne saurait nuire.


Cela étant, les films d’auteur, toutes origines confondues, sont menacés non seulement chez nous, mais sur les grands écrans du monde entier et il est possible que la voie des festivals prime bientôt sur les sorties de salles. Les visionnements en ligne gagnent du terrain chez les productions indépendantes et les grands écrans en perdent. Sur quels supports nos films seront-ils regardés, non pas dans quinze ans, mais dans cinq ? Mystère ! Les Jutra sont devenus les témoins privilégiés de ces mutations-là. On leur souhaite, par delà les gags et les hourras ! de tirer parti de cette tribune pour éclairer les broussailles du chemin.

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