Mémoire à retrouver


	Lore, le personnage-titre, est admirablement interprété par Saskia Rosendhal (au centre).
Photo: Haut et Court Distribution
Lore, le personnage-titre, est admirablement interprété par Saskia Rosendhal (au centre).

Cate Shortland est originaire de l’Australie, habite l’Afrique du Sud et vient de réaliser son deuxième long-métrage en Allemagne, tiré d’une nouvelle de l’Anglaise Rachel Seiffert. Éparpillée, Cate Shortland ? Disons plutôt sans frontières et pas pressée.


Huit ans se sont écoulés entre Lore, qui prend l’affiche ce week-end au Cinéma du Parc, et son premier film, Somersault, qui avait lancé les carrières internationales d’Abbie Cornish (Limitless) et Sam Worthington (Avatar). La cinéaste, rencontrée lors du dernier Festival international du film de Toronto, reconnaît que dans l’intervalle elle a songé à abandonner le cinéma. Jusqu’à ce qu’une coïncidence - elle et son mari ont reçu en cadeau simultanément, de deux sources différentes, The Dark Room, le recueil de nouvelles de Seiffert - la sorte de sa torpeur. Et la plonge, par le biais du livre, puis de la recherche intensive qui a suivi, dans celle de l’Allemagne en plein lendemain de veille.


Lore, le personnage-titre admirablement interprété par Saskia Rosendhal, est la fille d’un haut dirigeant nazi. Nous sommes à l’été 1945, l’Allemagne a perdu la guerre, les Alliés vont quadriller le pays. Sur ordre de sa mère, la fille de 15 ans part se réfugier chez sa grand-mère, emmenant avec elle ses jeunes frères et soeurs. Au fil du voyage à pied de plusieurs jours à travers la campagne peuplée de fantômes, de nazis entêtés et de juifs errants, l’adolescente sera amenée à prendre conscience, d’une part de ce qui s’est passé, d’autre part du rôle qu’a joué son père dans cette guerre atroce qui vient de prendre fin.


« J’étais terrifiée à l’idée de faire ce film parce que je ne voulais pas que les spectateurs pensent que j’érige les Allemands en victimes, me confie la cinéaste. La souffrance endurée par les enfants dans le film n’est rien comparée à celle des victimes de l’Holocauste. Ce qui importe ici, c’est le cheminement psychologique de Lore, marqué par les étapes de ce voyage. C’est le coeur de l’histoire : comment se réveiller un matin et penser que son père est un héros de guerre pour découvrir ensuite qu’il est un animal et un meurtrier des masses. Ça me fascine de voir comment ces individus à qui c’est arrivé ont pu se définir comme Allemands après coup. »


La rencontre de Lore avec un garçon à l’avant-bras tatoué (Kai Malina, vu dans Le ruban blanc), qui fera un bout de chemin avec elle et ses proches, ajoute une part d’ombre à l’intrigue subliminale de ce film en apesanteur, écartelé entre la beauté lumineuse du paysage pastoral et l’horreur de ce que celui-ci continue de dissimuler. Qui est-il exactement ? Un survivant des camps ? Un imposteur ? Les recherches de la cinéaste lui ont fourni plus de questions que de réponses. « Après la guerre, beaucoup d’individus se sont fait passer pour juifs, de façon à éviter l’opprobre. L’Allemagne était un lieu si étrange. La bigamie était un des crimes les plus communs. Les identités se sont embrouillées, se sont transformées, et ce personnage est le produit de cela », dit-elle. Un produit du mystère, un avant-goût de l’amnésie collective dont la petite Lore, innocente mais en plein réveil, passe de symptôme à remède.


Cate Shortland affirme avoir beaucoup appris, sur son pays d’origine, sur celui qu’elle habite, en réalisant ce film qui, avec une élégance un rien brutale, invite l’Allemagne à retrouver la mémoire. « L’Australie ne met pas du tout en question son passé. C’est un grand trou noir où tout paraît beau en surface, mais qui cache beaucoup de douleur et de colère. Aussi parfois de la haine, dirigée contre les aborigènes, parce que nous n’avons jamais fait face honnêtement à cette partie de notre histoire. Pour moi, Lore est porteuse d’un sens en Australie, comme je crois qu’elle l’est aussi pour le Canada, où la situation [vis-à-vis des peuples autochtones] a aussi été balayée sous le tapis. »


 

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