De couleurs et d’espoirs

Présent dans le paysage de l’animation depuis les années 1960, Jean-François Laguionie a vu défiler bien des artisans et bien des techniques.
Photo: Axia FIlms Présent dans le paysage de l’animation depuis les années 1960, Jean-François Laguionie a vu défiler bien des artisans et bien des techniques.

De son atelier en Bretagne, Jean-François Laguionie n’a pas le ton de celui qui a un film à vendre. Cet artiste peintre doublé d’un cinéaste d’animation, jadis un protégé d’une des grandes figures du genre en France, Paul Grimault (Le roi et l’oiseau), me décrit le ciel bleu de son coin de pays, une anomalie pour la saison, et s’informe des caprices de l’hiver à Montréal. À 72 ans, le réalisateur du superbe film Le tableau n’a visiblement plus rien à prouver.


Cette fantaisie aux couleurs chatoyantes et farcie de références picturales (Picasso et Modigliani y reconnaîtraient leurs griffes) présente trois clans de personnages bien distincts, tous issus de l’imagination d’un peintre. Plusieurs sont achevés (les Toupins), à d’autres il manque des couleurs (les Pafinis) et certains sont à l’état d’esquisse (les Reufs). Dans leur univers se résumant à une toile, la discrimination règne, imposée par les Toupins, et pour qu’elle cesse, une figure de chaque clan part à la recherche du peintre qui les a mis au monde.


Autobiographique, cette histoire ? D’une voix chaleureuse, Jean-François Laguionie ose presque répondre par l’affirmative. « Il se crée une grande intimité avec nos personnages, admet celui qui a retrouvé le goût des pinceaux après plusieurs années consacrées exclusivement au cinéma. Dès que je fais des dessins, ils commencent à prendre une épaisseur psychologique, et ils vieillissent en même temps que moi. » Puisque la conception de longs-métrages d’animation s’étale souvent sur plusieurs années, « ils prennent de la maturité », dit-il, amusé.


Il sait aussi reconnaître que cette brillante idée… n’est pas la sienne. « La scénariste Anik Leray m’a apporté cette histoire et j’ai eu un coup de foudre - pour les deux d’ailleurs ! Au départ, c’était la description d’une relation entre un peintre et son modèle, mais peu à peu les petits personnages se sont imposés, et elle a trouvé ce truc génial : certains sont complètement dessinés, d’autres pas. Les niveaux philosophique et politique devenaient alors plus faciles à imaginer. »


Présent dans le paysage de l’animation depuis les années 1960, il a vu défiler bien des artisans, bien des techniques (« Le 3D, j’ai longtemps trouvé que c’était froid, artificiel, mais plus maintenant, car les artistes ont repris leur pouvoir ») et bien des modes. Celle des vedettes qui passent en coup de vent dans les studios pour prêter leurs voix à grands frais n’est pas celle qu’il préfère. « J’avais cédé au producteur pour Le château des singes, une grosse production européenne. Dans Le tableau, j’ai obtenu une grande liberté parce que je déteste travailler avec des voix connues. J’ai l’impression que le spectateur va entendre le comédien qu’il reconnaît, et que ça enlève au personnage une part de son originalité, de sa personnalité. »


Celui qui affirme avec désinvolture « se moquer un peu de la technique et de l’outil » a tout de même su tirer grand profit du 2D, mais aussi du 3D et des images en prises de vue réelles, pour servir ce récit touchant d’une quête aussi noble qu’improbable. Au-delà de son caractère fantaisiste, et ludique, c’est toute une société rongée par les injustices et les hiérarchies étouffantes qui s’étale sous nos yeux. Les adultes auront vite perçu la brillante métaphore d’un monde impitoyable qu’ils connaissent trop bien ; les enfants retrouveront sans doute les règles (tout aussi dures) de leur cour d’école. Tous y verront un film d’une beauté inclassable, exécuté avec le doigté d’un esthète et porté par l’espoir naïf d’une conclusion heureuse de la lutte des classes. Ce n’est pas défendu de rêver… en couleurs.

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