Les distributeurs indépendants en mode survie


	Maka Kotto demandera au président de la SODEC de se pencher sur les enjeux du cinéma québécois.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Maka Kotto demandera au président de la SODEC de se pencher sur les enjeux du cinéma québécois.

Ce soir, jeudi, lors de l’ouverture des 31es Rendez-vous du cinéma québécois, le ministre de la Culture et des Communications Maka Kotto, présent aux côtés de la première ministre Pauline Marois, demandera officiellement au président de la SODEC, François Macerola, de se pencher sur l’ensemble des enjeux du cinéma québécois. Le marché de la distribution sera ciblé, histoire de mettre sur table des solutions trouvées par la SODEC (Société de développement des industries culturelles) et le milieu. Reste à voir si des aides concrètes seront annoncées.

Tels sont justement les enjeux que dévoilait mercredi le Regroupement des distributeurs indépendants de films au Québec devant les médias. Il rendait public le fruit de ces démarches engagées auprès de la SODEC pour consolider leurs activités de distribution. Celles-ci sont très menacées par la fusion du géant britannique eOne avec le distributeur Alliance Films, désormais effective - et entérinée par la Société de développement industriel (SDI) -. C’est le Bureau de la concurrence à Ottawa qui a permis la transaction, sans tenir compte de la situation du cinéma québécois, unique au pays.


Le Projet de financement des distributeurs indépendants de films du Québec adressé au président de la SODEC, document en date du 10 janvier 2013, s’assortit d’une demande de 3 millions non remboursable et non récurrente à la capitalisation, entre autres mesures à instaurer au plus vite. « Tout est en place pour que la SODEC intervienne en assurant un leadership d’une importance historique », conclut le rapport du RDIFQ.


Louis Dussault, président du Regroupement, n’y allait pas par quatre chemins : « Il n’y a plus de marché libre. Par sa situation de monopole, eOne, société étrangère, deviendra plus puissante que la SODEC et Téléfilm réunis. En contrôlant la distribution au Québec, leurs films auront accès aux meilleures salles et aux premières places chez les télédiffuseurs. eOne va s’intéresser à un nombre limité de productions, les plus porteuses, mais qu’en sera-t-il des autres films, oeuvres d’auteur et documentaires ? Il faut d’urgence une aide pour compenser les déséquilibres en distribution, sinon le nombre de films québécois ira en s’amenuisant. Des oeuvres comme J’ai tué ma mère de Xavier Dolan, Catimini de Nathalie Saint-Pierre, Camion de Rafaël Ouellet, etc., qui nous font honneur dans les festivals et ailleurs, risquent de ne plus voir le jour. » Même constat pour les films étrangers qu’ils diffusent.


Les distributeurs s’investissent en amont et doivent avoir accès à des télédiffuseurs. On leur demande de fournir le minimum garanti (avances sur recettes). Or, les indépendants n’ont pas les reins aussi solides que les grosses maisons. Ils soutiennent souvent des films fragiles à la rentabilité financière aléatoire, sans diffuser en contrepartie des oeuvres commerciales pour renflouer leurs coffres.


Huit distributeurs font partis du groupe: A-Z Films, Axia Films Distribution, Domino Film, Filmoption International, Funfilm Distribution, K-Films Amérique, Les films du 3 mars et Locomotion Distribution.


Le constat est accablant à l’heure des mutations de supports, de la crise de fréquentation des salles, de la chute des ventes de DVD et Blu-ray, des coûts élevés de location de salles numériques. « La vraie crise des films québécois, dit Louis Dussault, n’est pas la mauvaise performance en 2012 des productions commerciales au box-office, mais le fait que plusieurs projets de films québécois d’auteur vont se trouver orphelins de distributeur, maillon indispensable de la chaîne. »


Autre scandale aux yeux des distributeurs indépendants : Télé-Québec n’a pas de politique d’acquisition et de diffusion des films québécois. « Seule Radio-Canada préachète nos films, précise Louis Dussault, nous permettant ainsi d’obtenir le minimum garanti sans emprunter. C’est TFO [Télévision française de l’Ontario] qui fait l’éducation cinématographique du peuple québécois ! Par ailleurs, la numérisation des salles se révèle une catastrophe pour le cinéma d’auteur en région, car il en coûte aussi cher d’accès d’avoir une salle à Sherbrooke qu’à Montréal, sans le bassin cinéphile correspondant. »


Plan de relance


Côté demande financière à la SODEC de l’ordre de 3 millions, ça se répartirait comme suit : avec prise en compte du nombre de longs métrages sortis en salles entre le 1er janvier 2008 et le 31 décembre 2012, le Regroupement suggère une aide de 50 000 $ pour chaque long métrage de fiction québécois et 15 000 $ pour chaque documentaire québécois. Un plafond de 600 000 $ pourrait être imposé à chaque société. Ne seraient admissibles que les entreprises privées détenues à 90 % au moins par des actionnaires québécois et non liées à un télédiffuseur.


Le Regroupement annonce ses propres mesures de relance. Histoire de réduire les coûts de publicité des films que les indépendants paient à la pièce, une mutualisation des achats est prévue. Le RDIFQ négociera l’achat annuel d’espace publicitaire média pour l’ensemble de ses membres. Ceci devrait se traduire par une économie d’échelle, également par une visibilité accrue de la mise en marché.


Autre mesure : afin de prendre le vent des transformations du marché de la vidéo, le RDIFQ entend mettre sur pied sa propre plateforme de vidéo sur demande ; l’environnement sera ainsi plus propice aux films d’auteur québécois ou étrangers, avec public ciblé et économies d’échelle, sans commissions à payer à des plateformes aux mandats plus larges.


Par ailleurs, alors que les films québécois ont explosé sur la scène internationale dans le sillage de Cannes, Berlin, Locarno, Venise, etc., les sociétés étrangères de distribution qui prennent en charge de nos oeuvres empochent généralement les recettes pour le marché international. Ces droits leur furent souvent cédés, faute de plan financier adéquat des distributeurs québécois. Le regroupement mettra donc en commun ses ressources et ses énergies pour représenter les films dans les festivals et les marchés internationaux, poussant la vente et la promotion, en concertation avec les équipes des films concernés.


En attendant la réponse de la SODEC et du ministre, les distributeurs indépendants assurent parler de survie, non seulement de leur corporation, mais d’une industrie du cinéma qui nous fait honneur partout.

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