Le pari de Jean-Claude Lord

Le cinéaste Jean-Claude Lord et Émilie Laliberté, la directrice générale de l’organisme Stella, qui milite pour la défense des droits des travailleuses du sexe.
Photo: Axia Films Le cinéaste Jean-Claude Lord et Émilie Laliberté, la directrice générale de l’organisme Stella, qui milite pour la défense des droits des travailleuses du sexe.

Le documentaire Les criminelles n’a pas encore pris l’affiche que la controverse s’invite sur la place publique. Déjà, des censeurs patentés crient à l’outrage tandis que les diffuseurs sont pris à partie. Il faut dire que la production indépendante, signée Jean-Claude Lord, s’intéresse à une frange des travailleuses du sexe qui revendique tout haut le droit de pratiquer ce métier dans de meilleures conditions tout en refusant l’étiquette de victime. Un discours qui porte encore mal, manifestement.

Chantre de la cinématographie nationale et pourvoyeur de vitrines pour les oeuvres confidentielles, Mario Fortin, directeur du cinéma Beaubien, s’est commis le premier en acceptant de diffuser le film malgré son sujet chargé. Le Clap a suivi peu après. Mais les deux sont conscients que le sujet et surtout l’angle retenu par le réalisateur du chef-d’oeuvre maudit Parlez-nous d’amour risquent de susciter une réaction épidermique.


Après la première du film au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue l’automne dernier, Le Devoir avait réalisé une entrevue à chaud avec le cinéaste, qui était alors revenu sur la genèse difficile de ce projet financé de sa poche. Pour la petite histoire, c’est en documentant le personnage d’escorte campé par Marie-Soleil Tougas dans la télésérie Jasmine (1996) que Jean-Claude Lord a découvert ce monde parallèle. Relatée à micro fermé, sa rencontre avec une escorte et son souteneur est digne d’un film de gangsters hollywoodien.


« L’idée a probablement commencé à germer là. Trois ans après cet épisode, mon producteur Pierre Gendron et moi avons rencontré un homme qui disait avoir hérité d’un bordel en Gaspésie. Il m’a présenté sa conjointe, une “ princesse ”, c’est-à-dire une escorte de haut niveau qui parle plusieurs langues et accompagne des hommes d’affaires lors de voyages. Ils m’ont ensuite expliqué comment des femmes partaient en autobus chaque semaine de la Gaspésie pour aller se prostituer à Montréal. Ça me paraissait digne d’un documentaire. J’ai soumis le projet à Télé-Québec, qui l’a balayé du revers de la main. Fin de non-recevoir aussi aux productions La Presse et à Canal Vie. »


« J’étais convaincu de tenir un bon sujet, poursuit Jean-Claude Lord. Mais je semblais être le seul, parce que personne ne voulait y toucher. » Sans producteur, sans subvention, et las de rester en plan avec ses questions, le réalisateur décida donc de ficher une caméra au bout de son bâton de pèlerin et d’aller à la rencontre du milieu. « J’ai tâté le terrain parmi les techniciens avec qui je travaille depuis longtemps. Ils ont tous accepté d’embarquer bénévolement. » L’avantage d’avoir cumulé 40 ans de métier.


S’ensuivit une recherche dans le cyberespace. « Je suis tombé comme ça sur le site d’une jeune femme très militante. Peu après, j’ai découvert celui de Stella, que je ne connaissais pas. » Cet organisme créé par des travailleuses du sexe et des chercheuses en santé publique milite pour la défense des droits des travailleuses du sexe ainsi que pour la mise en lumière des différentes réalités du travail du sexe. L’une de ces réalités, celle sur laquelle se penche Les criminelles, est que certaines femmes choisissent cette profession et en ont contre celles qu’elles appellent les « féministes abolitionnistes ». Vous avez dit controverse ? Du coup, Jean-Claude Lord a voulu entendre ces voix discordantes que le discours dominant essaierait - c’est la thèse des participantes - de faire taire.

 

Un genre d’auteur


À Rouyn-Noranda, la projection a donné lieu à un échange animé entre le public et Émilie Laliberté, la directrice générale de l’organisme Stella. Lors de notre entretien subséquent, Jean-Claude Lord n’a pu refréner quelques larmes d’émotion et de stress qui tombe. « Je suis content. Les gens ont réagi aux bonnes places. Ça fait un an et demi que je travaille là-dessus. Ç’a été très difficile. C’était un projet de conviction, car j’étais tout seul à y croire. »


Réalisateur original de la télésérie Lance et compte, Jean-Claude Lord a oeuvré dans le cinéma de commande anglophone plus qu’aucun autre de ses confrères québécois (Visiting Hours, Toby, Mindfield). En parallèle, ses films francophones lui ont valu l’étiquette un peu réductrice de cinéaste de genre, dénomination condescendante s’il en est. Or, même lorsqu’il recourt aux conventions d’un genre donné (thriller, film famille, mélodrame, etc.), Jean-Claude Lord manifeste souvent une préoccupation marquée vis-à-vis divers enjeux politiques (Bingo, Lobby), environnementaux (Panique et La grenouille et la baleine) et sociaux (Les colombes, Jasmine, Quadra). Concrétisé grâce à l’entêtement et aux deniers de son auteur, Les criminelles s’inscrit en droite ligne dans le volet personnel de la production de ce dernier.


Il en va de même pour le scandale larvé. En effet, lors de sa sortie en 1976, le très caustique Parlez-nous d’amour plaça Jean-Claude Lord sur la sellette. Durant de longues années, cette critique au vitriol du show-biz québécois écrite par Michel Tremblay resta introuvable, un sort que certains voudraient que Les criminelles connaisse d’office. Non contentes de ne pas être obligées d’aller voir l’oeuvre en question, ces âmes bien pensantes réclameraient de fait rien de moins que le retrait de l’affiche du documentaire.


C’est mal connaître Mario Fortin que de croire qu’il pourrait reculer devant une levée de boucliers. « Je trouve la démarche de Jean-Claude courageuse de tout financer, a-t-il confié au Devoir. Et aussi, de penser à réaliser son film en pensant d’abord à la salle. Trop de documentaires ont un format ou un emballage pour la télé. Je comprends que c’est pour des raisons économiques, mais les documentaristes pourraient profiter de cette plateforme pour pousser plus loin leur message. »


Mario Fortin n’a par ailleurs que peu de patience pour les ayatollahs de la morale. « Je ne force personne à voir l’un ou l’autre des films que [le Beaubien] présente. On les offre aux spectateurs et c’est à eux de juger ce qu’ils veulent voir ou non. Et c’est là que vous, les critiques et les chroniqueurs, devez faire votre job de bien les informer pour guider leurs choix. » Voilà qui est en partie fait. Critique la semaine prochaine.

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La bande-annonce du documentaire Les criminelles
 

Les Criminelles, bande annonce from Vital Productions on Vimeo.

7 commentaires
  • Céline Delorme - Abonnée 20 février 2013 10 h 53

    Fière de son métier

    Les travailleuses du sexe sont des personnes humaines et ont droit au respect comme tout autre humain. La société doit offrir des services adaptés pour l'aide en santé, en psychologie et en justice tout en respectant les choix individuels.
    Mais il est très simpliste de prétendre que les critiques de la prostitution sont des "ayatollah de la morale".
    Certaines femmes vont outrepasser leur souffrance en "assumant" leur activité et en disant que c'est leur choix. Mais avez vous rencontré une prostituée qui parle de sa fille de six ans en disant fièrement: "Elle a du talent: elle sera prostituée comme sa mère" ?
    Si c'était un métier qu'on choisit comme un autre, tel que coiffeuse, informaticienne, ou pianiste, cela serait courant.

  • Laurence Fortin-Pellerin - Abonné 20 février 2013 17 h 18

    La censure des "censeurs"

    L'article réduit les critiques du film à des "censeurs patentés qui crient à l'outrage" sans préciser qui sont ces "censeurs" ni quel est l'"outrage" auquel ils crient. L'auteur suggère plus loin que ces critiques seraient des "féministes abolitionnistes". Il y a pourtant une différence entre les significations des termes "abolition" et "censure". Pourquoi alors réduire l'un à l'autre ?
    Les féministes abolitionnistes luttent pour un monde sans prostitution au nom de l'intégrité des femmes, car elles constatent les effets dévastateurs de la prostitution sur elles. Au nom de l'égalité entre les femmes et les hommes, ces féministes refusent de voir le corps et la sexualité des femmes transformé en marchandise. Il est réducteur et malhonnête d'employer un langage à conotation conservatrice ("censeurs", "outrage", "ayatollah de la morale"...) pour référer à une critique féministe sans même la présenter dans l'article.
    Il m'apparaît paradoxal que l'auteur dénonce la "censure" tout en cachant le réel discours féministes abolitionniste.
    Pour plus d'information, voir: www.lacles.org

  • Martin Dufresne - Abonné 20 février 2013 19 h 50

    Quelle générosité!

    Quelle générosité de prêter à Lord les palmes d'une courageuse lutte contre la censure... Sans même commenter le propos anti-féministe de Monsieur, attendez d'entendre parler de "l'oeuvre" elle-même par celles et ceux qui auront eu la naïveté de céder à un certain racolage du journaliste, qui appâte le public en faisant chuinter les violons avant de nous livrer sa critique une semaine plus tard, procédé qui surprend dans un média sérieux...
    J'ai vu "Les criminelles" et... que dire, charitablement? La qualité se situe... au niveau de l'affiche! Aligné à 100% sur les positions du lobby de la prosto, obsédé par ses convictions nudistes qu'il expose longuement - au point de ramener à elles toute réflexion éthique sur le dossier bien plus complexe de la prostitution -, Lord a surtout la malhonnêteté d'entretenir la confusion sur la décriminalisation. Tout en brossant un tableau rose bonbon de leur condition, le cinéaste se sert des femmes prostituées - qui ne devraient pas (tout le monde en convient, les abolitionnistes les premières) être criminalisées - pour réclamer l'impunité pour leurs exploiteurs, c'est-à-dire une décriminalisation indistincte de toute l'industrie. Pactole pour les proxénètes. trafiquants, tenanciers de bordel et surtout pour les acheteurs de sexe, auxquels il semble identifié à 100%. Discours fantasmatique, droit sorti des années 60, selon lequel plus il y a de sexe (pour les hommes), plus c'est bon, et pourquoi ne pas l'acheter au besoin, hein, hein??...
    Problèeme d'éthique: Le personnage principal du film, une comédienne, est présentée comme une ex-prostituée (bonjour la déontologie...) pour inviter lourdement chacune des personnes rencontrées à critiquer les féministes de "stigmatiser la nudité".
    On voit vite le fil blanc dont est cousu ce triste pamphlet qui donne à penser que lorsque des subventionneurs rejetent d'emblée un scénario, ils et elles rendent parfois service à la population, comme aux femmes ainsi dépeintes.

  • Amélie Jolie - Inscrite 20 février 2013 21 h 38

    Merci! Merci! Merci pour ce film!

    J'ai eu la chance de le voir en avant première. Ce film est d'un grand réconfort pour toutes les travailleuses du sexe, un énorme baume sur le coeur. Il y a toujours une certaine crainte quand des documents sont fait sur les TDS, on nous interprète trop souvent négativement, ah les grande incomprise que l'on peut être parfois.

    Nous sommes des femmes qui avons «osez» choisir un métier à contre courant. Très peu de gens veulent nous écouter, comme si on était condamné d'avance à la raillerie. - Étiquetté, méprisé, jugé, rejeté, ridiculisé. - En plus on voudrait nous interdire le droit de parole? Quand même pas! SVP laisser nous parler! De grâce! … C'est pas toujours facile de vivre les regards qui sont posé sur nous, ils sont souvent très dure et violent, même verbalement. Donner nous la chance de nous exprimer. Je vous en prie!

    Après toute ses années d'embûche, on constate que c'est pas fini, je remercierais jamais assez Jean-Claude Lord pour sa ténacité et son implication! Merci à tout ceux et celle qui sont à visage découvert, je vous admire! J'aimerais en être capable. Merci à tous ceux et celle qui ont participé à la réalisation de ce documentaire de lui avoir permis de voir le jour. Merci!

    Je rêve du jour où la guerre des arguments prendra fin, qu'on reconnaitras qu'il y a belle et bien deux clans, deux réalités qui existent et qu'on puisse décriminaliser le travail du sexe des adultes consentant. À la limite je pourrais comprendre qu'on ne soi pas capable de nous respecter, avec toute les platitudes qui on été dites sur nous depuis des siècles mais de là a avoir fait de nous des criminelles c'est un peu fort. Il serait grand temps que ça cesse. Et pas touche à nos clients, arrêter de les confondrent avec des agresseurs. ;-)

    Amélie Jolie - courtisane depuis 7 ans

  • Dany Leblanc - Abonné 20 février 2013 23 h 15

    Lâchez dont prise!

    Les échanges entre adultes consentants ne regardent pas celui qui impose sa moralité au lit des autres.