Raconte-moi une Histoire

Une scène du film Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow
Photo: Alliance Films Une scène du film Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow

Entre chroniques historiques et drames biographiques, Hollywood se plaît à revisiter sa grande et sa petite histoire en insistant sur la dimension « véridique » de la démarche. Mais quelle crédibilité faut-il accorder à ce regard-cinéma ? À l’approche de la remise des Oscar le 24 février prochain, on constate que la catégorie du meilleur film regorge de telles propositions.


Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, se veut l’illustration rigoureuse et documentée de la traque d’Oussama ben Laden telle que la mena le Renseignement américain. Argo, de Ben Affleck, revient sur le sauvetage rocambolesque de six diplomates américains coincés à Téhéran en 1979. Lincoln, de Steven Spielberg, relate avec solennité les quatre derniers mois de vie du 16e président des États-Unis ainsi que sa lutte pour abolir l’esclavage. Django Unchained, de Quentin Tarantino, se penche également sur cette sombre époque, mais recourt à un ton décalé et irrévérencieux.


Dissemblables tant sur le plan du fond que sur celui de la forme, ces quatre longs-métrages concourant pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film ont en commun de s’intéresser à l’Histoire avec un grand H (ajoutez Les misérables et son Paris du XIXe siècle…). Chacun de ses films étant le fruit de la vision de son metteur en scène, on peut se demander si l’objectivité existe lorsque l’on « raconte une histoire » de l’Histoire.


Henri-Paul Chevrier, auteur de l’ouvrage Le langage du cinéma narratif et créateur du programme Cinéma et communication au cégep Saint-Laurent, ne le croit pas. « Un film historique est nécessairement subjectif, c’est pourquoi il faut absolument avoir plusieurs versions du même personnage ou du même événement », soutient-il en se demandant du même souffle si « le film ne nous en apprend pas plus sur la période de sa réalisation que sur la période dont il parle »?


La réflexion de Jean-Serge Baribeau, un sociologue spécialiste des médias, va dans le même sens. « Toutes les images et toutes les histoires mentent dans une certaine mesure, estime-t-il. Cela reste vrai même lorsque ces images et histoires ont été créées, pensées et façonnées par de grands experts […] En sciences humaines et sociales, on se doit de reconnaître qu’il y a toujours une part d’interprétation, ce qui ouvre la porte à des débats, souvent palpitants, entre diverses “ lectures ” et “ visions ”. »

 

École de cinéma


Suivant cette logique, la vision du cinéaste, aussi sincère soit-elle, constitue le premier filtre de l’acte de fabrication inhérent à la production d’une oeuvre cinématographique. Premier cas de figure : Zero Dark Thirty. Après la controverse dont il fit l’objet avant, pendant et après sa sortie, le film de Kathryn Bigelow, qui dépeint des actes de torture, fut vilipendé avec une hargne égale par les républicains et les démocrates. Le scandale virant au procès d’intention, la cinéaste mit les points sur les i dans une lettre ouverte publiée dans le Los Angeles Times où elle affirme qu’éviter de montrer la torture serait revenu à nier qu’elle avait eu lieu. Bref, ce parti pris découlerait d’un souci de véracité.


Lincoln, un second cas de figure, ne laisse pas davantage planer de doute quant à ses prétentions par rapport à la vérité historique ; en témoignent les excuses récentes du scénariste Tony Kushner, favori pour l’Oscar du meilleur scénario adapté. Dans une bourde narrative, il a fait de quatre élus des défenseurs de l’esclavagisme alors qu’ils étaient abolitionnistes. Du moment qu’un tiers relate le passé à distance, un « sans-faute historique » est-il possible ?


Le film de Mme Bigelow s’ouvre sur une mention stipulant que le scénario est « basé sur des témoignages de première main d’événements réels ». De fait, la réalisatrice et son scénariste, un journaliste d’enquête, eurent accès à une profusion de documents classifiés, au grand dam du Sénat. À l’inverse, le plus inoffensif Argo, qui ne critique ni n’indispose l’oncle Sam, eut la faveur instantanée des habitués du Capitole. Idem pour Lincoln, qui poursuit la sacralisation d’un héros d’ores et déjà intouchable. Est-ce à dire que la démarche de Kathryn Bigelow est plus valable que celles de ses confrères ? Ce grand dérangement qu’elle suscite est-il un indice de ce que son oeuvre commande qu’on la prenne plus au sérieux ? Même s’il convainc et impressionne, un film à saveur historique devrait-il être pris au sérieux, point ? Autrement dit, le grand écran peut-il se substituer à une salle de classe ?


Aveuglement volontaire?


Prenez ces mentions : « inspiré de faits vécus » et « basé sur une histoire vraie ». Elles produisent encore leur effet sur les spectateurs. Pourtant, l’affaire est entendue, ces « faits vécus » sont le plus souvent tripotés à un point tel que leur connexion avec la réalité historique apparaît a posteriori diffuse, au mieux, et fallacieuse, au pire. Un exemple récent : Gangster Squad, film noir relatant la lutte acharnée que mena une escouade secrète de la police de Los Angeles contre le gangster Mickey Cohen. Sans ironie aucune, le long-métrage de Ruben Fleischer s’ouvre sur le sempiternel « basé sur une histoire vraie ». Dire du récit proposé ensuite qu’il fut romancé relève de l’euphémisme.


Pourtant, la fiabilité douteuse de telles affirmations est remise en question depuis longtemps déjà. En 1974, Tobe Hooper eut l’idée de coller sur la scène d’ouverture de son film à petit budget The Texas Chainsaw Massacre une narration expliquant que les événements rapportés, extraordinairement macabres, étaient bel et bien survenus. De l’aveu de l’auteur, le procédé se voulait sarcastique : un commentaire sur la crédibilité que l’on accorde d’emblée à une oeuvre dès lors que celle-ci professe sa propre probité.


À ce jour, il se trouve encore bien des cinéphiles pour croire que ce film-culte reproduit fidèlement un fait divers alors que l’inspiration de Hooper vint, très librement, du tueur en série Ed Gain, dont les frasques sanguinolentes inspirèrent des oeuvres aussi disparates que Psycho et The Silence of the Lambs, romans et films.


En se renseignant, on peut aisément départager le vrai du faux. Faudrait-il alors parler de paresse intellectuelle ? Ou d’un besoin de croire à ce que le film raconte ?


Pour Jean-Serge Baribeau, la question en est une d’éducation : « En fait, l’essentiel serait que l’école présente des cours destinés à aider les jeunes à développer une certaine méfiance envers toute une gamme de produits culturels, hollywoodiens ou non. Personnellement, j’aime bien ces oeuvres de fiction tout en sachant, sans prétention ou mépris, qu’on me raconte des histoires, ce qui n’exclut pas la présence d’éléments historiques intéressants. » Citant plus loin Jules Renard, il rappelle que « l’Histoire n’est qu’une histoire à dormir debout ».


Favori il n’y a pas si longtemps pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film, le brûlot Zero Dark Thirty risque de s’incliner devant le poli Lincoln ou le consensuel Argo. Dans une manoeuvre inhabituelle, des membres de l’Académie ont même appelé à un boycottage du film de Kathryn Bigelow. Sachant cela, il sera intéressant de se demander si l’oeuvre gagnante rend davantage compte des goûts des académiciens ou de l’époque dans laquelle on vit.


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Le cas Tarantino

Campé en 1858 mais n’affichant pas de réelles prétentions factuelles, Django Unchained, de Quentin Tarantino, met en scène un esclave affranchi qui tente de libérer son épouse des griffes d’un propriétaire terrien sadique. Après la vengeance des Juifs contre les nazis dans Inglourious Basterds, Tarantino reprend le même modèle en procédant à une refonte sur arrière-plan historique d’un vieux film vaguement culte.

Dans son livre Le cinéma de répertoire et ses mises en scène, Henri-Paul Chevrier qualifie ainsi le procédé : « Au nom de la cinéphilie, Tarantino multiplie les anachronismes et les mensonges pour faire du cinéma karaoké. Les crimes contre l’humanité n’ont aucune importance, et [Inglourious Basterds] laisse croire que Hitler, Goebbels, Goering et Bormann (on a oublié d’inviter Himmler) sont morts au pied de la tour Eiffel. Quand le cinéaste confond la dérision avec la conscience critique et quand les personnages rient de leur cruauté, nous nous retrouvons avec un film de guerre-spaghetti, rien de plus. Et Tarantino n’élimine rien de moins que l’Histoire (avec un grand H), tout heureux de cultiver le vide et l’insignifiance. Ce travail de déculturation en arrive à discréditer le cinéma. »

Que l’on souscrive ou non à cette lecture, la question de la responsabilité du cinéaste par rapport à celle du cinéphile se pose néanmoins. Qu’est-ce qui est le pire : un réalisateur qui revisite l’Histoire (fidèlement ou non) ou un spectateur qui va au cinéma en pensant se rendre à un cours d’Histoire ?

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Zero Dark Thirty





Lincoln

 


Django Unchained




Argo
 
2 commentaires
  • Félix Faucher - Inscrit 17 février 2013 14 h 03

    Objectivité, sympathie et intérêts en cause

    Je trouve le verdict sévère contre les films historiques.

    D'abord parce que l'Histoire est nécessairement lacunaire. Elle est constituée à partir de sélections et son écriture présuppose un point de vue particulier, subjectif par définition. Si des erreurs factuelles connues peuvent être réprochées, mettre l'emphase uniquement sur ce point voile le caractère partiel de l'Histoire que les intervenants évoquent, implicitement, comme "objective", "exacte", "vraie".

    D'autre part, il est nullement question dans les points de vue exprimés du besoin d'intéresser un public habitué au divertissement à l'Histoire. Que ce soit à travers les jeux vidéos ou les films, il y a un potentiel d'accrocher l'intérêt de spectateurs qui, autrement, n'y auraient pas prêté attention. Je pense au caractère "sympathique" de la connaissance, qu'un philosophe de l'apprentissage comme Dewey considère. L'internet permet d'accéder à une foule d'informations, mais un prétexte est nécessaire pour déclencher la curiosité, et par extension vérifier, départager les faits du récit qui est configuré à partir de sélections, d'omissions, opérant des distortions.

    Les récits et les films peuvent être des points d'entrée pour intéresser des gens à des sujets de connaissance comme l'Histoire. Plutôt que de s'attaquer uniquement à la valeur de vérité des films, l'effort pour encrer des récits dans des réalitées historiques devrait être considéré comme salutaire.

    L'éducation d'un regard critique entre la différence d'un récit et l'Histoire doit s'étendre au fait que l'Histoire implique aussi une sélection de mémoire et d'oublis. Aussi, ce sont les intérêts qui guident des omissions et des déformations volontaires pour des objectifs politiques qui me semblent plus urgents d'indentifier. Rien n'empêche un film narrant des faits exacts peut servir des intérêtes politiques, tels que justifier une guerre. Ce sous-entendu me semble plus important à identifier qu'une distinction entre réel et imag

  • Jacques Moreau - Inscrit 18 février 2013 04 h 44

    A toute histoire, 2 versions ... au moins.

    H.-P. Chevrier a raison;<<il faut absolument avoir plusieurs versions du même personnage ou du même événement>> ne s'applique pas seulement au cinéma, mais bien aussi aux livres d'histoires, écrit par des historiens. J'ai appris à me méfier de "L'histoire du Canada" qu'on m'a appris à l'école des années 1950. Le cinéma, doit en plus de condenser l'histoire qu'il raconte, la rendre "intéressante".
    Pour rendre l'histoire en question "intéressante", suppose, qu'on vas ajouter ou modifier le fait historique.