Depardon, éternel témoin de l’âme

Journal de France, un tiroir à double fond.
Photo: Funfilm Journal de France, un tiroir à double fond.

En nomination pour le César du meilleur documentaire, lancé en séance spéciale au dernier Festival de Cannes, Journal de France, de Raymond Depardon et de sa compagne et ingénieure de son Claudine Nougaret, est un tiroir à double fond. Le vieux projet caressé par l’ancien photoreporter et cinéaste de remonter le cours de ses images captées sur la planète voit ici le jour. Il se voit doublé de son périple à travers la France pour en croquer des cafés, des gares, des salons de coiffure, des stations-services, etc. Le familier du désert s’est promené en camping-car avec des appareils de prises de vue comportant des chambres à grand format, comme les anciens photographes à trépied. Cette expédition donna lieu à une exposition à la Bibliothèque nationale de France, en 2010.

Double démarche, donc, puisque dans les carnets et les boîtes entassées de Raymond Depardon dormaient des clichés oubliés, parfois inédits, témoins de sa carrière au sein des agences Dalmas, Gamma, Magnum, etc. Des photos de « people » certes, mais surtout de pays en guerre : l’Algérie, la répression soviétique au Printemps de Prague, le Liban, l’Afghanistan, etc. Au Tchad, on le voit interviewer la Française Françoise Claustre, otage des Toubous, ce qui accéléra sa libération. Depardon allait en tirer un film, La captive du désert, dont, hélas, il ne montre pas d’images.


De tout cela, photos, documentaires (Urgences, Délits fragrants, etc.) et films de fiction (dont le merveilleux Une femme en Afrique), Depardon et Claudine Nougaret font un montage. Certaines scènes se révèlent saisissantes : un policier français parlant avec ses collègues d’un médecin trouvé pendu, un mercenaire belge haranguant une troupe biafraise de fortune devant un cadavre laissé sans papiers, etc. Aussi, des séquences de la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing, qui s’était laissé aller à proférer des vérités stratégiques avec son caucus et censura plus tard le film.


Peut-être eût-il été préférable de faire deux documentaires distincts (mais la modestie du grand photographe documentariste renâclait devant l’autocélébration), en laissant à chaque segment la chance de trouver son plein développement. Car le mariage entre les deux mondes n’est pas toujours heureux, et le film fut, de toute évidence, difficile à monter, avec un commentaire de Claudine Nougaret parfois naïf sur son homme, un segment trop appuyé sur les débuts de leur amour. On salue la qualité de la trame musicale, le visage de solitude de Depardon sur une route de France à la tombée du jour, ses yeux bleus tour à tour sereins et inquiets.


Depardon reste l’éternel témoin de l’âme des lieux, des gens, d’un demi-siècle d’histoire française et internationale et, au bout du compte, de lui-même. Ce documentaire nous offre, de l’homme, de sa vie et des sursauts de la grande histoire, des fragments parfois passionnants, dans un documentaire qu’on aurait préféré quand même mieux unifié.
 

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