Rendez-vous du cinéma québécois - Vendre son âme au diable

Roy Dupuis, Roger Léger et le rappeur Samian incarnent les trois personnages qui « ont vendu leur âme au diable » dans le sombre et drôle polar de Yan Lanouette Turgeon (derrière).
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Roy Dupuis, Roger Léger et le rappeur Samian incarnent les trois personnages qui « ont vendu leur âme au diable » dans le sombre et drôle polar de Yan Lanouette Turgeon (derrière).

C’est sur une fable noire et grinçante que s’ouvriront les 31es Rendez-vous du cinéma québécois le 21 février prochain. En salle dès le lendemain, lepremier long-métrage de Yan Lanouette Turgeon, Roche papier ciseaux, se distingue par sa capacité à capter le territoire québécois avec une rare liberté.

Roche papier ciseaux est le nom d’une garderie à Moncton, d’un jeu et d’une exposition de métiers d’art contemporain, à Noël, dans la région de Brome-Missisquoi. C’est aussi le titre du premier long-métrage de Yan Lanouette Turgeon, issu de l’INIS, assistant personnel de François Girard sur Soie. On lui doit des courts remarqués, comme Papillons noirs, Le revenant et la websérie 11 règles, coécrite avec son vieux complice de l’INIS, André Gulluni, encore à ses côtés pour ce scénario.


Ce sombre et drôle polar qui n’en est pas un est un véritable ovni dans notre cinématographie. Rarement la question du Mal avec un grand M a-t-elle été abordée chez nous aussi frontalement. Par ailleurs, le territoire québécois se voit traité avec une liberté nouvelle, démarrant à la Baie-James, puis suivant la route de l’Abitibi jusqu’à la métropole (le film est tourné à la Baie-James puis aux alentours de Mirabel). On y trouve un Inuit, l’Amérindien Boucane (le rappeur Samian) puis le Montréal de la communauté chinoise, ici très criminelle et cruelle (pas sûre qu’elle aimera son image), dont le terrifiant Muffin (Frédéric Ghau). Mais quel beau personnage que ce chiffonnier italien (Remo Girone) épris de sa femme malade ! « Quand Jacob Tierney a fait sa sortie sur les films québécois sans minorités culturelles, je ne me sentais pas visé », dit le cinéaste en souriant.


Ajoutez au tableau du film deux Québécois francophones englués dans le crime jus-qu’aux tréfonds du troufignon. Normand (Roger Léger) qui transporte un colis humain pour les triades chinoises, employeurs aussi de Vincent (Roy Dupuis), médecin déclassé par le jeu et contraint à exécuter les plus basses oeuvres.


Yan Lanouette Turgeon précise avoir été influencé par les westerns, ainsi que par le remarquable film de Michael Cimino The Deer Hunter pour une scène atroce de roulette avec paris d’Asiatiques sur la vie des désespérés autour de la table.


« Je suis également fou des frères Coen depuis que j’ai vu Barton Fink au Cinéma égyptien, dit le cinéaste. Mon film est un hommage à d’autres films, comme au Temps d’une chasse de Francis Mankiewicz, pour la scène où Boucane apprend à tirer sur des bouteilles. »


Tout est parti du titre, trou-vé par le cosénariste André Gulluni, et d’une image que ce dernier avait en tête : un concours macabre avec des pilules, qui allait devenir le jeu de roulette par injection de médicaments dans Roche papier ciseaux. « C’était l’époque où il y avait toutes sortes de scandales avec l’abus de médicaments. Puis, on a créé des personnages en gardant en tête la construction d’Amores Perros d’Alejandro Gonzáles Iñárritu en trois segments, avant de comprendre qu’il fallait lier et unifier les destins entre eux. Avec mon directeur photo, Jonathan Decoste, on a cherché une image saturée assez bédé. Et la musique de Ramachandra Borcar, un homme plein de culture et d’influences diverses, constitue une vraie présence. »


Le film a pris huit ans à venir au monde. Le temps de peaufiner le scénario, de trouver le casting (Remo Girone, son épouse, Victoria Zinny, et Frédéric Chau furent découverts à Paris), de frapper aux portes des institutions. La SODEC n’a donné le feu vert qu’au troisième dépôt. Samian avait eu le temps de changer d’allure depuis sa rencontre avec le duo, en 2005. « J’ai dû perdre 30 livres, dit le rappeur, resté mince depuis. Ce fut mon plus gros investissement dans le film. Je n’avais jamais joué de ma vie, mais ce personnage de Boucane a été écrit pour moi et constituait la meilleure introduction possible. On répétait et j’apprenais des autres, de Roger Léger, de Roy Dupuis. Le fait de me produire sur scène a dû m’aider à acquérir une présence, mais le métier d’acteur est vraiment une discipline. N’empêche qu’avec un bon scénario, je referais ça n’importe quand. »


Roy Dupuis incarne le médecin pris dans les filets de la triade chinoise. « Je joue un être normal, bien marié, futur père, qui, mal pris, commet des actes très répréhensibles condamnés par sa conscience. C’est le rôle le plus grave au plan du questionnement moral que j’ai jamais joué. Il veut disparaître dans la nature. Je suis un acteur physique et ça m’aidait d’avoir à manipuler constamment des instruments chirurgicaux. Vincent ne parle pas et je devais plonger dans ses abîmes sans explication. C’est ce que j’aime avec Yan : il ne déculpabilise personne. Et puis il rattache le territoire québécois à l’identité amérindienne qu’on avait effacée de nos livres d’histoire. »


Roger Léger, vu dans Route 132, Gaz Bar Blues, la série télé L’auberge du chien noir, etc., a eu un rôle très difficile à se mettre sous la dent. Son Normand, criminel depuis longtemps, devait se construire entre la douleur, la maladie (il est allergique à tout) et son côté frondeur. « C’est un rôle casse-gueule qui demandait un travail de précision, mais Yan sait arrimer un personnage avec l’acteur, précise Roger Léger. Normand est quétaine et s’habille comme dans les années 70. Si j’en faisais trop, je perdais sa douleur, pas assez, il s’effaçait. Cet homme a de plus en plus mal à assumer ce qu’il est devenu. Son côté attachant vient du fait qu’il est conscient d’être un damné. »


Yan résumera la couleur des destins mis en scène : « Mes trois personnages ont vendu leur âme au diable. »

2 commentaires
  • Éric Bouchard - Abonné 17 février 2013 12 h 06

    Dans la série « bande dessinée bashing »...

    Je verrai sans doute le film de M. Lanouette-Turgeon avec intérêt. Mais je ne peux m'empêcher de réagir à cette affirmation :

    « Avec mon directeur photo, Jonathan Decoste, on a cherché une image saturée assez bédé. »

    Heu, qu'est-ce que ça veut dire, au juste ? Il est assez consternant de constater que le réalisateur semble pouvoir énumérer ses références cinématographiques au kilomètre, tout en ayant recours à un stéréotype plus que grossier lorsque vient le temps d'aborder un autre médium. En quoi les « images » de la bande dessinée sont-elles « saturées » ? En quoi les dessins d'Emmanuel Guibert, d'Alison Bechdel, de David B., de Posy Simmonds ou ceux - pour prendre des références que tout le monde semble connaître maintenant - de Michel Rabagliati ou de Guy Delisle sont-ils « saturés » ?

    De quoi parlez-vous lorsque vous évoquez cette saturation ? D'une image surchargée d'éléments ? D'une image dans laquelle l'ombre domine ? De --couleurs-- saturées ? Et quels auteurs de bandes dessinées produisent, selon vous, des images saturées ? Je ne peux croire qu'un cinéaste, à défaut de références, ne dispose pas d'un minimum de moyens en langage plastique...

    Ne serait-on pas restés médusés de lire, par exemple, « on a cherché une image saturée assez 'cinéma' » ? Ce n'aurait rien voulu dire, n'est-ce pas ? Pourquoi continue-t-on alors à véhiculer ce genre d'incongruité réduisant à l'à-peu-près un médium dans toute sa complexité ?

    On dirait qu'il ne peut malheureusement s'écouler une semaine sans qu'un média culturel ou un autre ne vienne se faire le porte-voix d'une vision réductrice de la bande dessinée, alors que ceux qui en lisent et qui en font tentent encore en vain de se convaincre que la question de la reconnaissance de ce médium - antérieur au cinéma, faut-il le rappeler - est un combat d'arrière-garde...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 février 2013 13 h 04

    «Frédéric Ghau» ou

    «Frédéric Chau» ?