63e Berlinale: Binoche en Claudel - Juliette visitée par Camille

Juliette Binoche à Berlin, lundi, pour la présentation de Camille Claudel 1915, de Bruno Dumont
Photo: Agence France-Presse (photo) John MacDougall Juliette Binoche à Berlin, lundi, pour la présentation de Camille Claudel 1915, de Bruno Dumont

Berlin — Dix-huit ans après Isabelle Adjani, Juliette Binoche endosse le rôle de la célèbre sculptrice Camille Claudel dans une oeuvre austère signée Bruno Dumont, présentée mardi en compétition à la 63e Berlinale.

En recevant en 2010 à Cannes le prix d’interprétation féminine pour Copie conforme, Juliette Binoche avait posé un très beau geste en dédiant son prix à l’Iranien Jafar Panahi (Le ballon blanc, Le cercle), membre honoraire du jury détenu pour ses idées dans une prison de Téhéran.


Les planètes de ces deux artistes se sont à nouveau croisées mardi à la Berlinale, alors que Panahi, libéré depuis, mais assigné à résidence et interdit de voyage, présentait in absentia Rideau fermé, un exercice de cinéma tourné dans la clandestinité et inscrit en compétition, le jour même où Binoche, en chair et en os, drapée dans un superbe ensemble au voilage orange lui donnant l’allure d’une flamme vive, défendait en sélection officielle Camille Claudel 1915.


Le projet est parti d’un désir de Binoche, actrice aventureuse, de tourner sous la direction de Bruno Dumont (La vie de Jésus, L’humanité), un cinéaste qui travaille le plus souvent avec des non professionnels. En conférence de presse, cette admiratrice du cinéma de Dreyer et de Tarkovski disait voir en lui un héritier de ces maîtres avec « sa caméra rivée sur l’âme, sur le rien, sur le vide, sur le tout ». Un engagement pris entre les deux, il restait à identifier le projet. Se souvenant que Juliette est également peintre, Dumont s’avance sur le territoire de Camille Claudel. Sans savoir que Binoche admire la sculptrice depuis la lecture de sa biographie trente ans plus tôt. « J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup d’équivalences entre elles », explique Bruno Dumont. Pourquoi 1915 ? Parce que Claudel avait grosso modo l’âge qu’a Binoche aujourd’hui. Et que la notoriété des deux femmes, dans leur discipline respective, possède à son avis la même amplitude. Si bien, qu’à force d’équivalences et de concordances accordées, Camille Claudel 1915 est devenu au cumul une oeuvre qui évoque autant la soeur de Paul que la star du Patient anglais.


L’action sur trois jours précède et suit une visite de Paul Claudel à Camille, enfermée depuis un an dans un hôpital psychiatrique près d’Avignon. Le journal médical de son séjour ainsi que la correspondance du frère et de la soeur ont fourni sa matière première au scénario rigoureux et quasi ascétique, montrant dans son quotidien l’ex-amante de Rodin entourée de handicapées intellectuelles graves, jouées par de vraies patientes recrutées par un spécialiste de l’art-thérapie.

 

Simplicité du récit


« Toutes les idées reçues qu’on pouvait avoir sur la folie sont tombées parce qu’on les a accueillies, déclare Dumont. Le film aborde la réalité de leur maladie de façon documentaire. Je n’avais pas de commentaire à ajouter. Elles jouent ce qu’elles sont. » Le cinéaste de Flandre a rêvé, puis tourné un film épuré, soutenu par un récit simplissime. « Parce que la vie de Camille à l’hôpital était très simple. Sa seule attente, sa seule joie, c’était la visite de son frère. […] Et puis quand l’histoire est simple, la cinématographie se voit offrir une grande capacité à se déployer. »


Par des mouvements d’appareil en apesanteur, fixant son regard sur des plans buste et des plans moyens, Dumont filme son actrice tel un sculpteur étudiant son modèle, laissant sa vérité émerger et le surprendre, sans forcer. Et c’est là toute la force de Binoche, expressive sans être excessive, habitée même au neutre, présente et offerte.


« J’ai été visitée par Camille plus que je ne l’ai jouée, dit-elle. Bien qu’elle soit en dehors de moi, je ressentais tout ce qu’elle ressentait. J’étais prise parfois de crises de pleurs, mais ces pleurs ne m’appartenaient pas. Je me sentais comme si j’avais déterré l’âme et les souffrances d’une femme pour les transformer à travers le film. »


Une part de sa souffrance provient de l’affection de Camille Claudel pour son frère, qui, sous les traits de l’excellent Jean-Luc Vincent, apparaît comme un poète halluciné prêchant même au curé. « Il est aussi perdu qu’elle, soutient le cinéaste. Camille, évidemment, n’avait pas la protection de Dieu. Elle s’était réfugiée dans son art et son amour pour Rodin. Paul a plutôt fait un choix extravagant, qui est le choix de la foi. Il a toujours dit : la foi me protège. »


Le sort de Camille Claudel 1915 est maintenant entre les mains du jury, qui pourrait lui décerner un prix. Celui du scénario serait en tout cas très avisé.

 

Jafar ensuite


À moins d’une prise de position politique, le jury devrait écarter Rideau fermé de son palmarès. Pas que le film de Jafar Panahi soit mauvais. Mais il s’agit avant tout d’un exercice pirandellien servant à démontrer, de façon fastidieuse et répétitive, la perméabilité d’un interdit.


Celui-ci s’ouvre sur une idée de cinéma très forte : un plan long et fixe sur une fenêtre grillagée, dont la forme et la dimension évoquent un écran de cinéma. Nous sommes à l’intérieur d’une villa balnéaire, où un homme et son chien font bientôt irruption, fuyant une mystérieuse menace extérieure. L’homme calfeutre la fenêtre en question et toutes les autres, avant que, dans un instant de distraction, il laisse entrer un homme et une femme, en fuite comme lui. Au fil du récit, l’auteur, son double et ses personnages se croisent et se confondent dans un jeu de théâtre absurde.


Le coscénariste et coréalisateur de Kambozia Partovi, qui accompagne le film dans une Berlinale visiblement inquiétée par le sort de Panahi, déclarait mardi en conférence de presse que le film riche en symboles est le fruit d’une recommandation faite par lui à son ami cinéaste, qu’il connaît depuis la Révolution islamiste de 1979. « Je lui ai suggéré d’écrire. Or, il n’aime pas écrire. Pour lui, le cinéma s’écrit avec une caméra. Alors, il l’a prise et il a tourné [dans sa maison]. Le film est en quelque sorte son carnet de notes. » Quel sort l’Iran réservera-t-il aux individus ayant participé à la création de ce film ? « Nous sommes dans l’attente, répond Partovi. Rien de concret n’a été amorcé à ce stade, mais nous ignorons ce que l’avenir nous réserve. » Vivement l’élection présidentielle de juin.

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