63e Berlinale - Côté femmes, côté fatal


	Le cinéaste Denis Côté et la comédienne Romane Bohringer (à droite), au cours d’une séance de photos à laquelle se sont aussi prêtés les acteurs Marc-André Grondin et Pierrette Robitaille dimanche à Berlin.
Photo: Agence France-Presse (photo) Johannes Eisele
Le cinéaste Denis Côté et la comédienne Romane Bohringer (à droite), au cours d’une séance de photos à laquelle se sont aussi prêtés les acteurs Marc-André Grondin et Pierrette Robitaille dimanche à Berlin.

Berlin – La Berlinale a goûté à la tire d’érable samedi soir alors que Téléfilm Canada conviait le Tout-Berlin à l’ambassade du Canada, sur la Leipziger Platz, pour une grande soirée à la gloire des talents de chez nous, au sortir de laquelle un comptoir surmonté d’un matelas de neige permettait aux visiteurs de goûter cette spécialité made in Québec.

Le clin d’oeil était de circonstance puisque, le lendemain soir, Denis Côté nous accueillait dans la cabane à sucre de Vic + Flo ont vu un ours, son nouvel opus mettant en vedette Pierrette Robitaille, Romane Bohringer et Marc-André Grondin. Ceux-ci l’accompagnaient, ainsi que toute l’équipe, sur le tapis rouge, quelques heures après avoir donné conférence et entrevues aux journalistes ayant assisté à projection de presse en après-midi.


Le maître québécois de l’incommunicabilité, dont les films (Les États nordiques, Elle veut le chaos, Curling, Bestiaire) ont fait la grande tournée des festivals du monde, déclarait que l’idée de Vic + Flo, racontant la vie dans une érablière de deux ex-détenues, lui est en partie venue de sa dette envers les femmes. « J’ai toujours écrit des histoires un peu improvisées avec des hommes qui ne parlent pas beaucoup et qui ont des problèmes de communication entre eux. Je ne sortais pas de ma zone de confort, de ce que je connais. Cela dit, je manque du courage qu’ont d’autres cinéastes qui ont écrit des personnages de femmes. Nous ne sommes pas tous des Bergman ou des Almodovar. J’ai donc fait relire les dialogues par des amies. »


Le passé de Vic et de Flo est évoqué minimalement. Elles étaient amantes en prison, elles poursuivront leur liaison enfin libres, quoique Vic (Robitaille), un brin misanthrope, s’accroche plus solidement à leur nid d’amour isolé (une cabane à sucre démantelée) que Flo (Bohringer), qui recherche autant la compagnie du monde que celle des hommes. On s’attend à ce que le personnage de l’agent de probation de Vic (Grondin), un gars très lisse qui vient leur rendre visite fréquemment, invite le drame à leur table. Mais, contre toute attente, c’est à cause de Flo que la fatalité s’abat sur elles.


« J’ai été tout de suite attirée, en lisant le scénario, par le côté tragique et inéluctable de cette histoire, affirme Romane Bohringer, ainsi que par la thématique très « film de genre » où mon personnage qui essaie de se réinventer voit son passé le rattraper », notamment par l’apparition d’une psychopathe jouée par Marie Gignac.


Comme quoi ce conte naturaliste, au mode d’emploi très simple, vole de surprise en surprise. Côté affirme l’avoir pensé et écrit en réaction à ses précédents, comme il le fait chaque fois. Mais le titre de Curling, son plus récent film narratif, revient souvent dans la conversation. Certains commentaires formulés par la presse et le public lui reprochaient de se complaire dans le mystère brumeux de son mâle bêta et de laisser le public avec une patte en l’air à la fin.


S’amuser à tordre la réalité


Rien de tout cela dans Vic + Flo, une oeuvre plus prosaïque et directe, aux personnages expressifs et mieux définis, tout en donnant à Côté l’occasion de faire ce qu’il préfère : s’amuser à tordre la réalité. « Je suis en réaction au cinéma très réaliste qui se fait beaucoup présentement, chez nous et ailleurs. J’aime le cinéma naturaliste, qui ressemble à la réalité, mais qui lui fait des gros pieds de nez », dit-il.


Autre pied de nez, cette fois aux conventions, Côté a convié Pierrette Robitaille, surtout connue pour ses rôles comiques, à faire tout le chemin jusqu’à son univers aux antipodes du sien. Un oeil averti décèle dans sa composition retenue quelques traces d’effort, mais il voit aussi clairement que Robitaille brûle d’un feu intérieur que peu de cinéastes, au petit ou au grand écran, se donnent la peine d’attiser. « Dans mon métier, on nous cantonne dans des rôles connus, dont on finit par être des spécialistes. Les gens ont peur de nous emmener ailleurs. Je remercie Denis d’avoir osé. Toutes les comédiennes n’ont pas cette chance », dit-elle.


Romane Bohringer d’ajouter : « Je ne connaissais pas Pierrette. Je suis arrivée sur le tournage sans aucun a priori, sans savoir qu’elle était une actrice de comédie. Elle a été pour moi, immédiatement, Vic, un regard plein d’humanité et un sourire magnifique. Je l’ai vue immédiatement comme Denis l’avait écrite », dit celle en qui Côté a reconnu la Flo dont il rêvait après avoir songé à confier le rôle à Valérie Donzelli. Vantant la voix inimitable de Romane, son caractère singulier, l’amitié immédiate qu’elle lui a offerte dès l’instant où ils se sont rencontrés, Côté la décrit comme « une bonne fille sauvage, une girl next door qui a fait de la prison ».


Vic + Flo ont vu un ours marque pour Côté une ouverture vers des sensibilités extérieures, une envie pour le « cinéaste de festivals », comme on le décrit, de recruter un nouveau public sans renier celui qui l’admire déjà. Sans être le film de la maturité, ou le coup de coeur qu’on espérait (vu d’ici, ses chances de se retrouver au palmarès semblent modestes), on ne peut s’empêcher de signaler la corrélation entre le récit, sur le besoin des autres, et l’intention du cinéaste d’oxygéner son cinéma avec de l’air venu de l’extérieur.


Et quel meilleur endroit pour s’emplir les poumons que la Berlinale ? Côté y est venu à plusieurs reprises, mais jamais en sélection officielle, où il concourt contre des cinéastes qu’il admire, parmi lesquels Bruno Dumont et Hong Sang-soo : « Je me sens comme un joueur de hockey qui, ayant donné son 100 % dans les ligues mineures, est maintenant convié à jouer dans les majeures. »

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