Dans la pirogue de Moussa Touré

Le cinéaste est un homme délicieux, qui vous parle de poésie et d’animisme, de culture et d’amitié.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le cinéaste est un homme délicieux, qui vous parle de poésie et d’animisme, de culture et d’amitié.

Le Sénégalais Moussa Touré a beau protester contre le froid montréalais dans une auberge qui ouvre sur le parc blanc, n’empêche qu’il se sent un peu Québécois. Il salue d’entrée de jeu, par-delà les nuages, son ami le photographe et directeur photo Guy Borremans, dont il ignorait la mort récente, et le cinéaste Gilles Groulx, dont le documentaire sur le hockey Un jeu si simple (1963) l’a tant influencé pour capter les visages en huis clos de son film La pirogue, qu’il accompagne ici. Le cinéaste est un homme délicieux, qui vous parle de poésie et d’animisme, de culture et d’amitié.


Il était avant tout reconnu pour son oeuvre documentaire, largement primée, qu’il produit lui-même, dont 5X5 sur un homme polygame, Nous sommes nombreuses abordant la violence faite aux femmes, Poussières de ville sur les enfants des rues, etc. Mais même s’il n’avait pas tourné de fiction depuis Toubab Bi en 1992 (primé ici à Vues d’Afrique), son film La pirogue, lancé à Cannes en mai dernier dans la section Un certain regard, moissonne les lauriers. Ce film a remporté le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage, également le prix Lumière du meilleur film étranger décerné par la presse étrangère à Paris. Il est l’un des premiers chez lui à tourner en numérique. Au Sénégal, seuls trois longs métrages de fiction furent produits cette année. Les documentaires lui permettent de témoigner de sa société sous toutes ses coutures.


« Pour moi, un film est un film, dit-il. Et même si au Sénégal les documentaires sont moins cotés que les fictions, à mes yeux le fossé n’existe pas, et je me nourris d’un genre pour aller vers l’autre. »


La pirogue aborde l’équipée d’une vingtaine de Sénégalais de diverses ethnies, clandestins en fuite vers l’Espagne dans cette embarcation de fortune au milieu de tous les dangers.


« Il y a plusieurs Sénégalais qui sont partis ainsi en pirogue dans l’espoir de changer de vie. Certains estiment leur nombre à 1200, à 2000, mais en Afrique on dit : il y en a beaucoup, car allez compter ceux qui sont disparus… »


Le nom de Moussa Touré n’est pas crédité au scénario, mais devrait l’être. Au départ, son mécanicien lui a raconté sa propre équipée en pirogue vers l’ailleurs, avec le renvoi dans son pays deux mois plus tard. « Je n’avais même pas une page de notes sur son périple, mais elles m’ont inspiré un poème. Comme il existait plusieurs documentaires sur le sujet, j’ai pensé que quelqu’un pourrait lire ce poème à l’écran. Mon producteur est allé de son côté voir l’écrivain sénégalais Abasse Ndione, qui a écrit un scénario avec le Français Éric Névé. Un texte trop évasif, ni dur, ni doux. Ils jugeaient négativement l’exil de ces hommes, craignant les répercussions politiques. Un autre coscénariste, David Bouchet, s’est mis de la partie. On a tout retravaillé. J’ai changé le scénario, ajouté l’épisode de la lutte au début, qui montrait la culture du pays. On a humanisé les personnages afin que chacun possède son histoire. Mais ma contribution principale était de donner vie à tout ça à travers la réalisation. La pirogue est ici une métaphore d’un pays à la dérive, un huis clos aquatique. »


Le film est une coproduction France-Sénégal, mais le gouvernement a un peu peur de Moussa Touré. « Comme je ne recevais pas les autorisations de tournage après six mois d’attente, on a déposé le projet au nom de mon premier assistant, qui a reçu une réponse positive au bout de deux mois. On était alors à deux semaines du tournage, et je n’avais pas averti mon producteur français de ces difficultés, car il aurait flippé, mais j’ai convoqué une conférence de presse pour annoncer à tout le monde que j’étais à la barre. Ç’a marché et voilà. »


Le Sénégal, ce fils de Dakar le connaît comme sa poche, par terre et par mer. Son premier court métrage en 1987, présenté au Festival des films du monde, parlait déjà de la mer, lui qui navigua jadis. « Mon grand-père m’a appris à pêcher. Quand j’ai vu le film Master Commander de Peter Weir, qui se déroulait sur l’eau, je l’ai regardé attentivement, son making of également. Je n’avais pas ses moyens techniques, mais j’ai montré le film à mes acteurs. Ce sont tous des non-professionnels. Même ma costumière, je l’ai trouvée au marché. »


Il connaissait un lac, une piscine naturelle où le fleuve affronte la mer. C’est là qu’il a choisi de tourner la traversée. Quant aux scènes de la tempête, ses effets spéciaux ont été faits au port, avec ajout d’extraits du documentaire Le peuple des océans offerts par Jacques Perrin. Il répétait les mouvements avec les acteurs sur un banc de Dakar, aidé d’un chorégraphe.


« Comme Sénégalais, j’avais l’habitude, enfant, de regarder les étrangers sans parler et on nous disait de ne pas trop voir non plus, mais on développait une subtilité dans le regard que je pose sur les visages et aussi sur la mer. »


Le début du film, saisissant, une transe, montre donc deux lutteurs dans un stade devant public. Un vrai segment documentaire. « La lutte, c’est notre sport national, précise Moussa Touré, et il est très animiste. Car on a beau être majoritairement musulmans, l’animisme demeure le fondement de notre culture, avec des rituels omniprésents. Ces liquides jetés sur le corps des pugilistes, j’ignore ce qu’ils contiennent, mais ceux qui les leur lancent le savent. Moi-même, en tant que Touré, je partage d’autres savoirs. »


Entre trois documentaires, Moussa Touré prépare une autre fiction, Au sommet de la montagne, sorte de Roméo et Juliette qui sera tourné en Éthiopie et au Bénin et coproduit sans doute au Québec. Il y aura deux peuples sur deux montagnes voisines, et une Albinos de 70 ans qui se remémorera un amour impossible.