30 ans sans Louis de Funès

Louis de Funès dans Les aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, abordant la question du racisme.
Photo: 20TH CENTURY FOX/Album/Newscom Louis de Funès dans Les aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury, abordant la question du racisme.

Il avait quelque chose de Nicolas Sarkozy avant la lettre, dans la mimique, la gesticulation, le physique. Louis de Funès n’aurait guère eu besoin de forcer la caricature pour imiter avec brio l’ancien président français, si leurs destins s’étaient croisés. L’interprète des Aventures de Rabbi Jacob tirait sa révérence il y a trente ans dimanche dernier, anniversaire célébré dans l’Hexagone avec les égards tardifs dus à son rang.



Car celui sur qui une certaine élite française levait le nez de son vivant, qui enchaîna plus de 140 films, se voit désormais célébré de toutes parts. Le Point, Télerama (avec un numéro complet hors série), Le Parisien, Arte, qui prépare un documentaire sur lui, etc., lui tirent ces jours-ci une salve d’honneur. Sa ville natale de Courbevoie (il y est né en 1914) multiplie cette semaine les hommages à coups de conférences, d’expositions, de projections. Comme quoi, au chapitre de la reconnaissance en haut lieu, mieux vaut parfois être mort que vivant. Il aurait désiré être mime, à la Charlot, se trompa un peu d’époque, fut mime quand même.

Plus grand acteur comique français du XXe siècle ? On lui donne le titre. Il ne voulut d’ailleurs jamais s’écarter du registre de la comédie, laissant à d’autres les scènes d’émotion, les baisers brûlants, homme réservé, mari modèle, peu mondain, angoissé, énigme en somme pour la fine société française, qui bouda son enterrement.

L’ancien président d’Unifrance, le défunt Toscan du Plantier, répétait à l’envi qu’une des énormes erreurs du milieu du septième art français avait été de séparer deux types de productions : les nobles, entendez le cinéma d’auteur engendré par la Nouvelle Vague, et les commerciales à la Louis de Funès, snobées par les élites. Car ce sont les films avec sa tête à l’affiche qui faisaient recette en salles et s’exportaient partout au cours des années 60 et 70.

Durant trente ans, le record de popularité d’un film français dans l’Hexagone (17 millions de spectateurs) fut détenu par La grande vadrouille de Gérard Oury (1966), comédie trépidante sur l’Occupation, où il donnait la réplique à Bourvil. La scène où Funès dirige l’orchestre sous sa perruque blanche à l’Opéra Garnier demeure culte. Mais la série des Gendarme, Rabbi Jacob, L’aile ou la cuisse et autres Corniaud, Oscar (duo désopilant avec Claude Rich) en ont fait aussi le champion du box-office.

Juste pour rire, la trajectoire de Louis de Funès ? Pas vraiment. Il aura touché à l’Occupation (La traversée de Paris, La grande vadrouille), au racisme (Rabbi Jacob), il mit la gastronomie à l’heure de l’humour (L’aile ou la cuisse) et coréalisa en 1980 L’avare de Molière, rôle fétiche dont il rêvait depuis toujours.

Parcours tragi-comique

La trajectoire de Louis de Funès tient de la saga rocambolesque. Son père, Carlos Luis de Funès de Galarza, avait, à la fin du XIXe siècle, kidnappé à Madrid — coutume espagnole — sa mère Leonor, fille du señor Soto Reguerra, pour l’épouser. Son illustre belle-famille leur offrit un train de vie royal à Paris, mais Carlos, un irresponsable, prêta les diamants qu’il vendait à un éventuel client, lequel s’enfuit avec le butin. Il mit sa famille sur la paille, son beau-père mourut terrassé d’une crise cardiaque en apprenant la nouvelle, etc. Cela ne s’invente pas.

Pendant que Carlos s’enfonçait dans la misère à Caracas, Leonor, comique née, maîtresse femme, enseignait à Paris les premiers rudiments de la salvatrice grimace à son fils. Plus tard, Louis de Funès allait épouser Jeanne Barthélémy, issue d’une riche famille élevée en partie au château de Clermont, propriété de la branche Maupassant, que l’acteur acquit en 1967 pour en faire son domaine. Celui qui incarna surtout de petites gens, ne renia donc pas sa classe aristocratique et finit châtelain. Il n’était pas à une contradiction près et connut auparavant toutes les misères. Ainsi naissent les clowns.

Cancre à l’école, pianiste « payé à soucoupe » dans les boîtes de Pigalle sous l’Occupation (il jouait à l’oreille), réformé par l’armée pour une chimérique tuberculose, Funès appelait « sa bonne fée » le comédien Daniel Gélin, croisé au cours Simon, qui lui mit le pied à l’étrier au théâtre, puis en 1956, au cinéma. Dans La tentation de Barbizon de Jean Stelli, il ouvrait et fermait une porte. On a les débuts qu’on peut.

D'inconnu à star

Il fut longtemps confiné à des petits rôles. De 1934 à 1955, 68 apparitions à l’écran, sans rien de mémorable, et des prestations au théâtre, certaines remarquées, dont La puce à l’oreille de Feydeau en 1952, Le journal de Jules Renard, bientôt les pièces de Guitry.

C’est dans un futur grand classique : La traversée de Paris de Claude Autant-Lara, en 1956, aux côtés de Jean Gabin et de Bourvil tenant leur valise remplie de cochon, que Funès réussit, tour de force, dans une scène courte et magistrale, à imposer Jambier, un personnage d’épicier veule, qui lui valut un début de gloire.

À partir de 1964, il enchaîna les vrais succès : Fantomas, Le corniaud, de Gérard Oury, et un petit film tourné à Saint-Tropez auquel les producteurs ne croyaient guère. Sous son képi du gendarme, il allait faire un malheur en France, au Québec et ailleurs, au point d’enfanter les suites et de se transplanter à New York. La grande vadrouille achèvera en 1966 de lui donner le statut d’immense star.

L’acteur aura peaufiné tout au long son personnage roué, râleur, aura usé de désopilants déguisements dans L’aile ou la cuisse, Rabbi Jacob, fréquenté les extraterrestres dans La soupe aux choux. Il fit s’esclaffer tout le monde au cinéma entre deux crises cardiaques, dont la dernière l’emporta en 1983. Louis de Funès détestait qu’on le qualifie d’acteur grimaçant. Il l’était pourtant, mais avec une énergie, un sens du rythme, un entrain si communicatifs que nul ne l’a égalé depuis.

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