Couleur rouge frissons

Le thriller historique Rouge sang met en vedette Lothaire Bluteau et Isabelle Guérard.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le thriller historique Rouge sang met en vedette Lothaire Bluteau et Isabelle Guérard.

Sa feuille de route est impressionnante, comportant les noms de grands réalisateurs (David Fincher, Martin Scorsese, Claude Miller) et de stars (Brad Pitt, Leonardo DiCaprio). Pourtant, le cinéaste québécois Martin Doepner signe un premier long-métrage au budget nullement extravagant (2,8 millions), un thriller sur fond historique intitulé Rouge sang (à l’affiche vendredi prochain) et mettant en vedette Isabelle Guérard et Lothaire Bluteau. La première commence à se faire un nom et le second n’a pas besoin de présentation.


Assistant-réalisateur depuis plus d’une décennie pour des productions américaines tournées à Montréal, Martin Doepner connaît la mécanique du cinéma, et ses excès, lui qui a déjà vu la démolition au bulldozer d’un décor valant 600 000 $ et destiné à une scène jamais tournée. Pour son premier film écrit avec Joseph Antaki et Jean Tourangeau, il a fait le pari du huis clos, plongeant ses personnages dans une époque lointaine (le 31 décembre 1799 quelque part dans le Bas-Canada) et orchestrant un jeu de massacre dominé par une paysanne nommée Espérance (Isabelle Guérard) face à des soldats britanniques (dont Lothaire Bluteau en capitaine) qui envahissent sa maison. En plus de lui faire perdre parfois la raison…


Faut-il voir dans cet affrontement une métaphore politique ? Martin Doepner sourit à la question. « Dans toute forme d’art, explique le réalisateur, chaque spectateur tire quelque chose de différent. Le film n’a pas été écrit d’une façon politique, mais la politique se retrouve dans tout. » Situer l’action quelques décennies après la Conquête constituait pour lui un formidable enjeu dramatique. « Quand j’ai commencé à bâtir le récit, ça se passait à notre époque. En 1799, dans un lieu isolé, l’hiver, sans moyen de communications, en plus de la langue qui constitue une autre barrière entre les personnages, ça devenait un huis clos presque parfait. »


Orchestrer cascades, carnages et tempêtes de neige n’allait pas intimider celui qui a appris son métier en voyant travailler les plus grands mais capable, devant leur savoir-faire, « d’en prendre et d’en laisser ». Et pas question pour lui de privilégier un nom connu pour le rôle principal, un choix qui a ravi Isabelle Guérard. « Je ne le connaissais pas du tout, dit l’actrice en arborant un sourire radieux. Il m’avait vue dans d’autres films, comme La rage de l’ange et Détour, me croyant capable de montrer à la fois quelque chose de maternel et de violent. Martin a eu du courage de me choisir parce que je ne suis pas une vedette, alors que je porte tout le film sur mes épaules. J’avais une chance incroyable et je devais donner le meilleur de moi-même. »


Pas de doute qu’elle voulait aussi se surpasser devant l’intense et énigmatique Lothaire Bluteau, lui qui mène sa carrière sur tous les continents, au cinéma comme à la télé, véritable bohémien : « J’ai une maison à New York, une autre à Los Angeles, et je travaille souvent à Londres », dit-il sans vantardise, et sur le ton direct de celui qui confesse « haïr » les entrevues. Pourtant, c’est pendant près d’une heure, souvent de façon décousue et émaillée de mots anglais, que la vedette de Jésus de Montréal et de Black Robe, qui tient dans Rouge sang un rôle secondaire mais essentiel, parle de ce film et de son auteur, avec affection, mais aussi de son métier et de ses doutes.


Il reconnaît son côté abrasif : « Je suis un misfit. Je ne fittais pas ici et je ne fitte nulle part. Et j’aime ça… » Quand je lui souligne que la réalisatrice Agnieszka Holland, avec qui il a tourné Julie Walking Home, m’a déclaré en entrevue qu’elle le trouvait « talentueux, courageux et… extraterrestre », sa réaction est spontanée : « Elle est à moitié folle ! Nous nous sommes chicanés dès le premier jour du tournage, mais je l’aime d’amour tendre parce qu’elle n’a aucun social skills… un peu comme moi finalement ! »


Pour adoucir ce portrait peu flatteur, il précise : « Mon but, quand j’arrive sur un plateau, ce n’est pas d’être aimé, c’est d’être bon et de faire la vue que l’on a décidé de faire. Si on devient amis, c’est un bonus. Je ne suis pas en thérapie quand je travaille. » Considérant son métier comme « un privilège », il l’aborde avec sérieux, prêt à quitter un plateau après plusieurs semaines de tournage si le personnage n’a plus aucun sens (il l’a déjà fait…) et à assumer ses choix. « Mes agents m’ont laissé tomber à cause de cette vue-là [Rouge sang]. J’ai signé avec une autre agence au bout de sept mois. Dans notre métier, si tu ne prends pas de risques, arrête, parce que, sinon, tu fais de la peinture à numéros. »


Lothaire Bluteau ne veut pas prendre les pinceaux, regrettant qu’on puisse le croire imperméable aux offres d’autres cinéastes québécois. « Loin des yeux, loin du coeur », dit-il avec une pointe d’amertume. Ce qui ne l’empêche pas d’assumer le fait qu’il aime dire ce qu’il pense, et dans le blanc des yeux le plus souvent. « Un bon film, c’est quand tu peux le regarder deux fois. Une fois, c’est intéressant, mais c’est un kleenex. » Heureusement pour Martin Doepner, et sa trop rare présence à Montréal en témoigne, Lothaire Bluteau ne range pas Rouge sang du côté des mouchoirs…



Collaborateur


À voir en vidéo