Enfances cassées

Catimini est une sorte de cadavre exquis suivant tour à tour quatre filles d’âges différents ballottées dans le réseau de la protection de la jeunesse du Québec.
Photo: Axia Films Catimini est une sorte de cadavre exquis suivant tour à tour quatre filles d’âges différents ballottées dans le réseau de la protection de la jeunesse du Québec.

Outre le fait d’avoir réalisé un puissant et important second long-métrage, Nathalie Saint-Pierre (Ma voisine danse le ska) peut aussi se vanter - mais je doute qu’elle en ait le mauvais goût - d’avoir mis au monde le film le plus dérangeant et le plus choquant jamais produit au Québec sur la bonté et la charité sociale. Catimini, sorte de cadavre exquis suivant tour à tour quatre filles d’âges différents ballottées dans le réseau de la protection de la jeunesse du Québec, montre à travers la relation de chacune avec le système qui encadre son existence l’impuissance de celui-ci. Plus globalement, il illustre la faillite d’une société affamée d’enfants tout neufs, incapable de réparer et de vivre avec ceux qui sont cassés.


Catimini ne dit rien de tout cela de façon explicite. Le film, fondé sur la démonstration « objective », elle-même sublimée dans une approche esthétique rigoureuse rappelant le cinéma naturaliste de l’Écossaise Andrea Arnold - et tout particulièrement Fish Tank -, laisse les questions et les commentaires se formuler d’eux-mêmes, par impact d’images et d’idées. Mais il faut reconnaître que l’auteure et cinéaste contrôle admirablement le discours. Libérée par sa maîtrise du sujet du besoin de tout expliquer, Saint-Pierre nous conduit sans escale au coeur du sujet, dans le coeur des filles, avec leurs yeux pour caméra.


D’où viennent-elles ? D’un lieu terrible, qu’on peut imaginer sans besoin d’explication. La cinéaste l’a compris et nous en dispense. Disons que leur naissance remonte à l’ouverture de leur dossier à la DPJ. Survenue bien avant que, dans les premières minutes du film, Cathy (craquante et émouvante Émilie Bierre), 6 ans et quasi mutique, ne soit conduite par une travailleuse sociale dans un énième foyer d’accueil, chez Réjeanne et Raynald (Isabelle Vincent et Roger La Rue, parfaits), lieu miné sous des dehors de camp de vacances, où résident déjà trois autres filles. Le récit bien rythmé et sans temps morts s’accroche ensuite à l’une d’elles, Kayla (Joyce-Tamara Hall, une vraie présence), 12 ans, parachutée dans un autre centre qu’on quittera de la même façon en compagnie de Mégane (Rosine Chouinard-Chauveau, la révélation du film), fugueuse de 16 ans, plus loin relayée par Manu (Frédérique Paré, une belle douceur), « libérée » à 18 ans.


Leurs histoires pourraient s’arrimer les unes aux autres pour n’en former qu’une. Âpre et sans artifices, Catimini ne prétend pas reproduire exhaustivement l’expérience de l’abandon et de la prise en charge des enfants par la DPJ. Par une approche quasi journalistique - mot juste, image nette, esprit de synthèse, etc. -, la cinéaste resserre le faisceau sur quatre vies pour exprimer une idée globalement acceptée voulant qu’un système, aussi rigoureux et empli de bonne volonté soit-il, ne peut substituer l’encadrement à l’amour sans faire de blessés.


Si le dernier acte comporte quelques invraisemblances, il s’avère aussi le plus satisfaisant sur le plan dramatique, pour les spectateurs en quête d’une résolution satisfaisante (pay-off). Un mal pour un bien, en somme, dans un film qui fait le bien là où ça fait mal.



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