Denys Arcand - Pessimisme en deux temps

Denys Arcand, cinéaste de nos désillusions
Photo: La Presse canadienne (photo) Jonathan Hayward Denys Arcand, cinéaste de nos désillusions

Si vous demandez au cinéaste ce qu’il pense de Trente arpents de Ringuet (pseudonyme du médecin Philippe Panneton), publié en 1938, il multipliera les superlatifs sur ce récit impitoyable d’un destin broyé en quatre saisons.


D’un réalisme noir, écrit à chaud - c’est un de ses grands mérites - sans l’appui du recul temporel, Trente arpents, parmi d’autres rares voix insurgées prérévolution tranquille (dont avant la sienne celle d’Albert Laberge avec La Scouine), s’est inscrit à contre-courant de la littérature québécoise apologique du terroir à la Menaud maître-draveur de Félix-Antoine Savard.


« Avec Le Survenant, Un homme et son péché, Les Plouffe, Bonheur d’occasion et Maria Chapdelaine, Trente arpents fait partie des romans fondateurs du Québec, estime Denys Arcand. Mais il est moins lu que les autres à cause de son extrême noirceur. » À ses yeux, toute notre littérature est celle du désespoir. « Même, aujourd’hui, celle des jeunes. » N’empêche que Trente arpents tient de la spirale vers l’enfer.


Les films d’Arcand allaient plus tard, sous son regard d’historien, décortiquer nos aliénations collectives. « Si le roman s’inscrit dans le droit fil de mon oeuvre ? », demande Arcand en riant. « Bien sûr. C’est une des causes de ma fascination pour lui. La courbe de ce destin est chargée d’un symbolisme incroyable ! »


Aliéné par sa religion, sa tête de pioche, l’industrialisation aveugle, la crise économique et sa candeur, le héros cultivateur, Euchariste Moisan, perdra tout : son épouse, son argent, sa terre, son honneur, le respect de ses enfants. Il finira gardien de nuit en Nouvelle-Angleterre auprès d’un fils indifférent, d’une bru et de petits-enfants unilingues anglophones. Qui dit pire ?


Signé Denys Arcand, Euchariste Moisan, publié chez Leméac, est un texte de 79 pages, qui reprend le roman de Ringuet, rédigé cette fois du point de vue du personnage principal, à la première personne dans un style sans fioritures. Il a enlevé les descriptions, la voix du narrateur, les considérations sur la terre. « J’ai gardé l’os et le coeur, retiré la chair, mais conservé le ton. »


Il n’avait publié jusqu’ici que des scénarios et un recueil d’essais. Pour sa première incursion dans la prose de fiction, Arcand aborde l’imaginaire d’un autre. « Pourrais-je écrire un roman de mon cru ? Pas certain. J’ai l’habitude de travailler avec la voix des personnages. C’est pourquoi, d’ailleurs, j’ai privilégié ici celle d’Euchariste. »


Monologue théâtral


L’engouement du cinéaste du Déclin pour le chef-d’oeuvre de Ringuet date de deux ans à peine. « Je ne l’avais jamais lu, confesse-t-il, mais le comédien Michel Forget, grand lecteur, vouait une admiration sans bornes au roman. Il m’a suggéré de faire une télésérie ou un film avec ça. Mais je n’adapte pas de romans à l’écran [une exception : Le crime d’Ovide Plouffe de Roger Lemelin]. D’où ce choix plutôt d’un monologue théâtral donnant la parole à ce veilleur de nuit qui évoque sa vie. Je pensais que ça finirait dans un tiroir, mais l’éditeur de Leméac m’a offert de le publier. Je garde aussi espoir qu’il soit lu sur scène. » Il ignore comment le livre sera reçu : « L’accueil est la chose la plus imprévisible du monde. »


La Bibliothèque québécoise a réédité le roman de Ringuet, avec un commentaire d’Arcand en quatrième de couverture : « Trente arpents est une oeuvre implacable. […] À l’image de notre société, qui a toujours été bien éloignée de tous les rêves échevelés que nous nous sommes obstinés à nourrir », écrit le cinéaste de nos désillusions. « Mon livre donnera-t-il le goût de lire le roman ? Ce serait bien. »


Arcand, qualifié de cynique chez les lyriques par l’essayiste Carl Bergeron, n’a guère célébré non plus les lendemains qui chantent. Plutôt les carcans d’une société étroite, minoritaire en Amérique, qui broie les idéaux et les ambitions (Jésus de Montréal, Réjeanne Padovani, ce dernier préfigurant nos scandales dans la construction), la perte de mémoire collective (Jésus de Montréal, Les Invasions barbares, le sombrissime Âge des ténèbres, dont le pessimisme fit hurler), la désaffectation des élites (de Gina au Déclin de l’empire américain), le « né pour un petit pain politique » (Le confort et l’indifférence), etc.


« Évidemment, on ne peut comparer notre situation dans le Québec d’aujourd’hui à celle de ce gars-là, qui a fini veilleur de nuit aux États-Unis privé de sa langue et de ses repères. J’écris et je travaille en français. Certaines choses marchent très bien au Québec, une société égalitaire, douce, créative, mais cette courbe symbolique d’un destin demeure une menace. »


Son oeuvre témoigne du verre à moitié vide. « Mais tous les médias chantent jour et nuit les vérités du verre à moitié plein. Il faut bien montrer l’autre côté de la médaille. Reste le problème rhétorique : est-il vraiment plus utile de continuer à se battre pour la langue dans un contexte aussi minoritaire ou devrait-on abandonner ? Je ne peux résoudre ce dilemme, mais ça vaut la peine de l’envisager. Notre aliénation vient de la défaite de 1759. On était des Français coupés de notre source. Cette défaite, on la porte en nous et on la portera toujours. »

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