Le cas Réjeanne Padovani

L’intrigue de Réjeanne Padovani tourne autour d’un souper arrosé chez Vincent Padovani.
Photo: Archives Le Devoir L’intrigue de Réjeanne Padovani tourne autour d’un souper arrosé chez Vincent Padovani.

La commission Charbonneau lacère plus qu’elle n’égratigne la classe politique. Après l’avoir réclamée à cor et à cri, le Québec ne vit pas tant une perte d’innocence par rapport à ses élus qu’il reçoit la confirmation que ses doutes vis-à-vis de ceux-ci étaient fondés. En examinant froidement l’équation « construction + politique = corruption », une simplification, certes, on ne peut que constater à quel point Denys Arcand mit dans le mille avec Réjeanne Padovani, oeuvre qui, on serait tenté de s’en désoler, n’a pas pris une ride. Dans ce long-métrage de 1973, un souper arrosé entre politiciens et mafieux vire en eau de boudin lorsque l’ex-épouse du maître de céans s’invite à la fête.

Grand penseur du septième art et co-concepteur de la remarquable série Cinéma québécois, Georges Privet y va de cette hypothèse au sujet de la prescience de cette oeuvre troublante : « Si Réjeanne Padovani apparaît aujourd’hui comme un film prophétique, c’est à la fois parce que l’analyse d’Arcand était juste, tant dans ses observations que dans ses conclusions, mais aussi parce que la réalité que son film montrait n’a pas vraiment changé. Ce qui me semble un constat pour le moins accablant vu que ce film a tout de même été réalisé il y a quarante ans ! Le Québec dont Réjeanne Padovani nous montre la construction est ironiquement celui dont les structures s’effondrent aujourd’hui. Pourtant, rien ne change. Les révélations des dernières années font que les gens ont le sentiment de comprendre un peu mieux la manière dont la corruption fonctionne, mais cette connaissance semble renforcer un sentiment d’impuissance plutôt qu’une volonté de changement. »


Plus loin, M. Privet se demande ce que l’on peut dire d’un cinéma dont le film le plus « actuel » date des années 1970. « Avant, le cinéma québécois était le reflet de la société québécoise. Aujourd’hui, il me semble être davantage le reflet de ses évitements. Quelqu’un qui regarderait la production québécoise des dix dernières années pourrait facilement croire qu’il n’y a pas de politicien ou de vie politique au Québec. Pas de syndicat ou d’usines non plus. Pas de politiciens corrompus ou de policiers violents. Et pas non plus d’étudiants militants ou de grognes populaires. En fait, quelqu’un qui se ferait une idée du Québec en voyant nos films en viendrait probablement à la conclusion que le Québec est composé essentiellement de banlieues désertes aux gris-bleus étalonnés au 2K, peuplées d’adolescents tantôt désoeuvrés, tantôt attardés (ce qui n’est certainement pas l’image qu’a révélée la grève étudiante - celle de jeunes passionnés, politisés et militants). Quant à la corruption, elle se fait aussi rare que les politiciens dans notre cinéma. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. »


On le sait, rien n’est plus suspect qu’une façade irréprochable. À quand une veine de films québécois à saveur conspirationiste ?

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Pour approfondir le propos, voici le transcript complet des propos de M. Privet, mis en ligne le 20 janvier par François Lévesque.


«Si Réjeanne Padovani apparaît aujourd’hui comme un film prophétique, c’est à la fois parce que l’analyse d’Arcand était juste, tant dans ses observations que dans ses conclusions, mais aussi parce que la réalité que son film montrait n’a pas vraiment changée. Ce qui me semble un constat pour le moins accablant vu que ce film a tout de même été réalisé il y a quarante ans!

Le Québec dont Réjeanne Padovani nous montre la construction est ironiquement celui dont les structures s’effondrent aujourd’hui. Pourtant, rien ne change. Les révélations des dernières années font que les gens ont le sentiment de comprendre un peu mieux la manière dont la corruption fonctionne, mais cette connaissance semble renforcer un sentiment d’impuissance plutôt qu’une volonté de changement.

Le cinéma, ici comme ailleurs, était beaucoup politique à l’époque de Réjeanne Padovani. Qu’on pense aux Ordres de Michel Brault, aux Smattes de Jean-Claude Labrecque, ou même à Bingo de Jean-Claude Lord. Sans parler des films de Gilles Groulx, de Jacques Leduc, de Pierre Perrault… Ou de ceux, plus près de nous, de Pierre Falardeau – qui n’a pu continuer son oeuvre que grâce aux succès des Gratton… Il y a encore, Dieu merci, des oeuvres qui parlent occasionnellement de notre société, comme Laurentie, Le vendeur ou Le banquet. Leurs auteurs me semblent d’ailleurs d’autant plus admirables qu’ils rament vraiment contre le courant. Car ils travaillent dans un Québec qui semble parfois ne plus s’intéresser à lui-même.

Le cinéma québécois contemporain ne semble s’intéresser aux problèmes politiques que lorsqu’ils se déroulent ailleurs; que ce soit au Liban, en Palestine ou en Afrique. Mais pas au Québec. La nouvelle ouverture sur le monde de notre cinéma est admirable. Mais pourquoi si peu de nos films témoignent de ce qui se passe aussi au Québec? Que peut-on dire d’un cinéma dont le film le plus actuel, soit Réjeanne Padovani, date des années soixante dix?

Sur le désintérêt des cinéastes d’ici pour les sujets politiques:

Je pense que plusieurs facteurs contribuent à cette situation: un désintérêt généralisé (tant chez les créateurs que dans la population) pour l’avenir de la société québécoise; le lent déclin programmé de l’ONF et le désengagement des télévisions face au documentaire; l’avènement d’une génération de cinéastes plus tournés vers l’étranger que vers le Québec; et la censure, désormais plus économique et individuelle qu’ouvertement idéologique et institutionnelle, mais d’autant plus efficace qu’elle est désormais internalisée par l’ensemble des intervenants…

Durant le tournage de la série Cinéma Québécois, Denys Arcand et Pierre Falardeau m’ont tous les deux dit à peu près la même chose: «Tout le monde connaît les sujets à éviter si l’on veut tourner. Et comme les gens ont généralement envie de manger…» Jean Chabot rappelait souvent qu’il ne faut pas oublier que nous vivons dans un cinéma «permis», où les films qui se font sont les films qui sont «approuvés». La censure existe toujours, mais avec le temps, elle s’est déplacée des institutions aux producteurs, de l’idéologie au commerce, favorisant les projets qui risquent de «passer» par rapport à ceux qui risquent de poser des problèmes.

Avant, le cinéma québécois était le reflet de la société québécoise. Aujourd’hui, il me semble être davantage le reflet de ses évitements. Quelqu’un qui regarderait la production québécoise des dix dernières années pourrait facilement croire qu’il n’y a pas de politicien ou de vie politique au Québec. Pas de syndicat ou d’usines non plus. Pas de politiciens corrompus ou de policiers violents. Et pas non plus d’étudiants militants ou de grognes populaires. En fait, quelqu’un qui se ferait une idée du Québec en voyant nos films en viendrait probablement à la conclusion que le Québec est composé essentiellement de banlieues désertes aux gris-bleus étalonnés au 2K, peuplées d’adolescents tantôt désoeuvrés, tantôt attardés (ce qui n’est certainement pas l’image qu’a révélé la grève étudiante – celle de jeunes passionnés, politisés et militants). Quant à la corruption, elle se fait aussi rares que les politiciens dans notre cinéma. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

Enfin, une des choses intéressantes, dans le film d'Arcand, c'est qu'il est un des très rares de notre cinéma à contempler l'ensemble de la société québécoise; des politiciens qui la dirigent à leurs gardes du corps et prostituées assemblés au sous-sol, et des quartier des pauvres qu'on démoli sans remords au domaine des constructeurs qui en tireront éventuellement profit. En ce sens-là, c'est un peu notre Règle du jeu; un quasi huis-clos sur une société décadente où «chacun à ses raisons», mais où la corruption est la règle dominante. »
 

2 commentaires
  • Sébastien Rose - Inscrit 19 janvier 2013 20 h 07

    Effectivement, Réjéanne Padovani n’a pas pris un ride. Mais j’invite les spectateurs et les critiques qui s’imaginent qu’il n’y pas de vie politique au Québec, pas de politiciens corrompus ou de policiers violents. Et pas non plus d’étudiants militants ou de grognes populaires dans la production québécoise des dix dernières années à visionner Le Vendeur de Sébastien Pilote, Laurentie de Simon Lavoie, Le Banquet de Sébastien Rose, Contre toute espérance de Bernard Émond, Papa à la chasse aux lagopèdes de Robert Morin, L’âge des ténèbres et Les invasions barbares de Denys Arcand, L’ange de goudron de Denys Chouinard - et j'en passe. «Tout le monde il est beau et il est gentil dans le cinéma québécois », pas si sûr...

    Pour ce qui est des adolescents désoeuvrés ou attardés dépeints dans plusieurs films québécois ces dernières années, on ne peut pas dire qu’ils se retrouvent dans la majorité des films produits depuis dix ans. Et certainement pas dans les films les plus populaires. Des adolescents désoeuvrés et sans repères, il y en a partout en Occident. Il est légitime – pour ne pas dire souhaitable - que des cinéastes questionnent et s’attardent à cette réalité. Car la réalité de ces adolescents attardés et sans repères qui errent dans nos soi-disants banlieues dépeuplées, il faut non seulement la montrer, il savoir la voir. Ces enfants que nous refusons de voir - les enfants de Padavoni -, ce sont aussi nos enfants. Dans dix ans, il sera peut-être trop tard pour le reconnaître.

    Sébastien Rose, cinéaste

    • François Lévesque - Abonné 20 janvier 2013 09 h 45

      Bonjour M. Rose,
      Je m'en voudrais de faire de M. Privet une «victime du montage». Les propos rapportés dans cet article sont extraits d'une réflexion plus large. Pour des raisons d'espace et de cohésion, je n'ai conservé que ceux traitant directement du sujet à l'étude, à savoir la corruption et, plus précisément, l'archétype du politicien corrompu (http://www.ledevoir.com/culture/cinema/368798/cine
      Afin de mettre les choses en perspective, j'ai demandé que l'on reproduise la réflexion de M. Privet dans son intégralité (voir ci-haut). Votre nom y figure, avec ceux de messieurs Lavoie et Pilote.
      Sans rancune,
      François Lévesque
      Le Devoir