Tragique mosaïque indienne

The World Before Her suit Pooja, une jeune fille qui concourt avec d’autres pour le titre de Miss India.
Photo: Cinéma du Parc The World Before Her suit Pooja, une jeune fille qui concourt avec d’autres pour le titre de Miss India.

Les deux terribles et récentes histoires de viol collectif perpétré dans des autobus ont braqué les projecteurs sur une Inde où naître fille relève de la malédiction pure. Mais il y a plusieurs Inde, qui cohabitent et se font aussi la guerre dans cette terre de contrastes.


The World Before Her, documentaire de Nisha Pahuja, réalisatrice torontoise, primé en 2012 dans plusieurs festivals (Tribeca, Hot Docs, etc.), se penche sur la condition de jeunes femmes qui suivent, dans une Inde en mutation, des trajectoires opposées. Le film, qui aligne des statistiques (750 000 foetus de filles avortés chaque année dans un pays où les mères se font persécuter tant qu’elles n’ont pas enfanté de fils), rappelle que c’est l’héritier en titre qui prend ses parents en charge durant leurs vieux jours. En corollaire : le manque de filles se fait cruellement sentir à l’heure des mariages…


La cinéaste, en multipliant ses pistes, égare un peu la force du film, car chaque thème aurait mérité d’être creusé dans une oeuvre autonome. Mais ces profils en mosaïque d’une Inde à la croisée des chemins, entre tradition et modernité, empêche du moins les généralisations outrancières, en montrant la complexité d’une société influencée comme les autres par les courants mondiaux.


The World Before Her suit Pooja, une jeune fille qui concourt avec d’autres pour le titre de Miss India ; le pouvoir de la beauté est souvent le seul qui permet à une femme d’acquérir gloire, fortune et indépendance, en étant repêchées par Bollywood, entre autres, mais une seule aura la couronne de Miss India et la notion même de liberté se mord ici la queue.


À l’opposé, se trace le destin de Prachi, fondamentaliste hindou qui enseigne dans un camp féminin les techniques de guerre et la haine des autres : chrétiens et musulmans du pays. La figure de Prachi domine le documentaire et The World Before Her aurait gagné à se consacrer au drame de sa vie. Ses témoignages et ceux de son père conservateur, d’un machisme à hurler, causent un choc. Enfant unique élevée à la fois comme une fille et comme un garçon par ce père qui la battait et la brûla même avec un fer à repasser sans qu’elle y trouve à redire, Prachi porte en elle toutes les contradictions du monde. Son plus cher désir est de consacrer sa vie à ces camps intégristes, alors que le père la voue au mariage.


Cet homme, à la fois doué de charme et monstrueux, tient devant la caméra les propos les plus réactionnaires qui soient. Sa fille est victime d’une éducation qui l’entraîne dans les voies de l’intolérance, tout en l’empêchant de prendre sa vie en main. Grande figure tragique, Prachi porte en elle le germe d’une Inde appelée tôt ou tard à briser ses entraves individuelles et collectives. Mais tous les combats d’affranchissement à mener se prévoient abreuvés du sang des uns et des unes en mille explosions.


Ce documentaire, qui vaut par son sujet davantage que par son traitement plutôt conventionnel, se tient sur la ligne de partage des eaux, entre hier et demain, entre angoisses et promesses. Comme un point de suspension. La suite appartiendra à l’Histoire.


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