Les errances d’une route

On the Road est le récit un peu romancé d’un voyage de Jack Kerouac.
Photo: Alliance Films On the Road est le récit un peu romancé d’un voyage de Jack Kerouac.

Publié en 1957, On the Road est le récit un peu romancé d’un voyage de Jack Kerouac, qui avait parcouru l’Amérique avec son compagnon Neal Cassady, en vagabonds fous de la vie, faisant un pied de nez aux conventions sociales, sur fond de sexe, de drogue et de jazz. Voici donc cette oeuvre-culte, emblématique de la génération beatnik qui a précédé celle des hippies, portée à l’écran par le Brésilien Walter Salles, qui avait déjà versé dans le road-movie à travers le beaucoup plus réussi Carnets de voyage.


Le cinéaste a travaillé énormément sur On the Road, tournant d’abord un documentaire avec des témoins et amis de Kerouac et de Neal Cassady, invitant ses acteurs à un camp de travail en amont du tournage, lisant les livres de Kerouac, mais aussi de John Clellon Holmes, des poèmes d’Allen Ginsberg, des livres de William Burroughs, tous engagés dans cette aventure libertaire et littéraire.


Le film avait été lancé en compétition au dernier Festival de Cannes et tièdement accueilli. Il a fait depuis l’objet d’un nouveau montage, plus fluide, écourté de 15 minutes, qui améliore son rythme, lui retire une certaine mièvrerie, sans lui procurer pour autant le souffle épique et le sentiment d’urgence qui avaient fait la gloire du livre de Kerouac. D’autant que le film, en lançant son monde sur les routes de l’Amérique de la fin des années 40 et du début des années 50, omet de montrer le choc de cultures entre des membres de la société conservatrice et les jeunes libertaires. Ceux-ci pourraient aussi bien être des hippies des années 70 ou des routards de la décennie 80 tant ils sont rarement confrontés au vieux monde dont ils appellent la chute.


Petit aparté pour rappeler que Kerouac (dans le livre de 1957 et dans ce film sous le nom de Sal Paradise), né au Massachusetts, avait des parents québécois et parlait un français joualisant. Sa mère, en de trop rares apparitions, est ici jouée par Marie-Ginette Guay. Mais Sam Riley, qui joue Kerouac, n’a pas reçu l’aide d’un entraîneur pour l’accent, comme il est pourtant de mise en ces matières. Plusieurs de ses répliques en français furent coupées au remontage. Celles qui demeurent, hormis des « merci », « bonjour », sont à peu près inintelligibles, sur un accent anglais à couper au couteau, à la grande irritation des oreilles québécoises.


Sinon, le film, qui comporte de belles scènes de route sur des paysages changeants et magnifiques, ennuie par ses propos et par ses deux héros, jolis garçons infantiles et d’un égocentrisme à hurler. Surtout Garrett Hedlund en Neal Cassady, alias Dean Moriarty. Là où le livre traduisait sa rage de vivre et sa révolte, ne subsiste qu’un joli garçon inconscient et d’une misogynie féroce, qui sème ses épouses et conquêtes avec ou sans enfants, abandonne son ami malade sur son grabat au Mexique, et révolutionne le monde surtout en se défonçant dans des partys arrosés et enfumés. Toute une dimension manque à l’appel, celle de l’intériorité, malgré les passages du livre récités par la voix de Sam Riley. En ce sens, les figures féminines séduites et abandonnées, dont les deux épouses de Moriarty, la vibrante Marylou (jouée par Kristen Stewart) et la douce Camille (Kirsten Dunst), ont du moins un juste courroux à communiquer, encore que Marylou soit avant tout une fille de party. Tous ces beaux jeunes gens en quête érotique ont quelque chose de charmant et d’inoffensif.

 

Figures mythiques


Dans Carnets de voyage, qui suivait sur les routes de l’Amérique latine Che Guevara et son compagnon Alberto Granado, leur démarche de générosité illuminait le film, alors qu’ici seul le plaisir personnel semble au programme. Quant aux figures également mythiques de William Burroughs alias Old Bull Lee, joué par Viggo Mortensen, et d’Allen Ginsberg alias Carlos Marx, campé par Tom Sturridge, elles se réduisent à peu de chose, sans éclairer les merveilles de leurs oeuvres à venir.


On the Road aborde aussi la quête du père : Sal Paradise vient de perdre le sien, Dean Moriarty cherche en vain le sien. Mais cette piste est peu exploitée, tout comme l’homosexualité flottante des deux compagnons, qui reste en plan. Tout cela finit en queue de poisson, sur une note inachevée d’illusions perdues. La musique traduit parfois mieux l’époque que le scénario, qui oblitère trop la démarche littéraire au profit des joyeuses virées. Quant aux fades et lisses interprètes, il leur manque une épaisseur pour pénétrer la métaphore d’une jeunesse en flammes, qui fit entrer le livre de Kerouac dans la légende.


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