Souffrir à tue-tête

Catimini, de Nathalie Saint-Pierre, est raconté à hauteur d’enfant.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Catimini, de Nathalie Saint-Pierre, est raconté à hauteur d’enfant.

Elle s’appelle Cathy, elle a six ans. Assise sur la banquette arrière d’une voiture, elle écoute distraitement la conductrice lui décrire le paradis où elle l’emmène. Elle s’appelle Kayla, elle a 11 ans. Assise sur la banquette du même véhicule, elle contemple le vide pendant que la travailleuse sociale détaille ce que sera le second, voire le huitième, foyer où on l’a placée. Elle s’appelle Mégane, elle a 16 ans. Assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre verrouillée, elle fomente sa prochaine fugue en restant sourde au babillage de l’éducatrice. Elle s’appelle Manu, elle a 18 ans. Assise sur le rebord de la porte-fenêtre de son premier appartement, elle semble se demander que faire de cette liberté nouvelle. Elles sont les protagonistes de Catimini, long-métrage intime et bouleversant de Nathalie Saint-Pierre, qui s’est ouverte au Devoir sur sa démarche.


« Je porte ce projet-là depuis au moins dix ans, avoue d’entrée de jeu la réalisatrice du savoureux Ma voisine danse le ska. Quand j’étais enfant, il y avait ce qu’on appelle aujourd’hui un centre jeunesse près de mon école primaire. Bon an mal an, il y avait toujours quelques élèves qui arrivaient après la rentrée scolaire et qui repartaient souvent avant la fin de l’année. Plus tard, j’ai appris que ces enfants-là ne vivaient pas avec leurs parents. Plus tard encore, j’ai compris pourquoi. »


À l’âge adulte, la vie fit en sorte que Nathalie Saint-Pierre fut amenée à visiter de jeunes résidents de tels centres. Elle en brosse un portrait nuancé, mais critique. « Chaque transgression est contrée avec un discours bienveillant interminable qui transpire le fatalisme. C’est écrasant. Lors de ces visites, les enfants qui me paraissaient les plus sains - et j’avoue que je ne connaissais pas l’histoire de chacun - étaient ceux qui résistaient. Ce comportement-là me semblait bien plus “ normal ” pour des adolescents que le conformisme soumis qu’on exigeait d’eux. »


Au passage, la jeune réalisatrice lève son chapeau aux intervenants. « Ils manquent cruellement de ressources, et, surtout, de soutien, souligne-t-elle. Un exemple concret : j’ai eu connaissance de jeunes qui, au sein de leur programme de réinsertion, sortaient du centre le vendredi et retournaient dans leur milieu - avec ce que ça comporte de risques - avant de revenir le dimanche soir. Or les éducateurs n’avaient le temps de revenir sur les événements de la fin de semaine que le jeudi suivant. Leur charge de travail était telle que les problèmes étaient soulevés une fois que l’angoisse avait été intériorisée et l’agressivité en résultant, extériorisée. »

 

À la Cendrillon


Pour illustrer son malaise, la cinéaste recourt à une image intéressante : « On a souvent une vision du problème à la Cendrillon, avec cette idée que, dès qu’on le sortira de son milieu, un enfant victime de maltraitance s’épanouira », argue-t-elle. Or, aussi essentielle et admirable soit-elle, la Direction de la protection de la jeunesse n’est pas une bonne fée marraine.


Le sujet est éminemment sensible et d’aucuns éprouveront peut-être de l’agacement devant la manière dont les adultes sont dépeints dans le film, ceux-ci tour à tour professionnels, distants ou affectés. À cet égard, il convient d’insister sur le fait que Catimini est raconté à hauteur d’enfant. Et rarement la formule consacrée aura-t-elle été aussi appropriée. Ainsi, les « grandes personnes » sont montrées telles qu’elles sont perçues par les quatre protagonistes, Cathy, Kayla, Mégane et Manu. Avec ce que cela comporte de biais et d’information partielle, car il s’agit de leur histoire à elles. C’est leurs points de vue croisés, exclusivement, qu’épouse la cinéaste, et la démonstration dénote une rare sensibilité, de même qu’une singulière faculté d’empathie. À Braunschweig, en Allemagne, le jury jeunesse a d’ailleurs couronné le film. D’Angoulême, Catimini est reparti avec le Valois d’or. Du Festival de Namur à celui de Rouyn-Noranda, le second long-métrage de Nathalie Saint-Pierre a, mine de rien, beaucoup voyagé.

 

Justesse et pudeur


D’une justesse et d’une pudeur exemplaires, la proposition ébranle. Preuve que Catimini n’est pas pour autant reçu comme un doigt accusateur de la part des intervenants du milieu, après notre entretien, Nathalie Saint-Pierre avait rendez-vous avec trois travailleurs sociaux qui, émus par le film après l’avoir vu au Festival du nouveau cinéma, souhaitaient en parler avec elle.


Au final, l’objectif de l’auteure n’est pas de dénoncer la DPJ, mais plutôt de mettre en lumière certaines failles du système. « Quelques personnes m’ont reproché de ne pas proposer de solutions, mais ce n’est pas le mandat que je me suis donné. Il ne s’agit pas d’un film d’intervention. » À cette critique, on pourrait en outre opposer que, ne serait-ce que parce qu’il force la réflexion, Catimini fait oeuvre utile.


Dans une manoeuvre de mise en marché audacieuse qui témoigne de sa foi dans le film, le distributeur Armand Lafond, d’Axia Film, sortira Catimini en 10 copies (dont deux destinées à des salles Guzzo !) le 25 janvier. On ne saurait trop vous encourager à lui prouver qu’il a eu raison.

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