Leur histoire, sept ans à la fois


	Peter, qui avait déserté l’aventure au début des années 1980 après des commentaires politiques sur la Dame de fer qui ont provoqué l’hostilité de la droite, revient tout bêtement pour… promouvoir son groupe de musiciens.
Photo: First Run Features
Peter, qui avait déserté l’aventure au début des années 1980 après des commentaires politiques sur la Dame de fer qui ont provoqué l’hostilité de la droite, revient tout bêtement pour… promouvoir son groupe de musiciens.

« Donnez-moi un enfant jusqu’à ce qu’il ait sept ans et je vous donnerai l’Homme. » Cette réflexion, attribuée à Francis Xavier, un jésuite, résonne depuis 1964 dans une série documentaire exceptionnelle, par sa durée, mais surtout par son ambition. Dès l’âge de sept ans, un groupe d’hommes et de femmes issus des quatre coins de l’Angleterre reviennent — parfois bien malgré eux… — devant la caméra de Michael Apted. Réalisateur de la série Up depuis 1970, et avant cela assistant du concepteur, le cinéaste canadien Paul Almond connaît mieux que quiconque ces rescapés des doctrines de Margaret Thatcher, John Major et Tony Blair.

Aujourd’hui dans la cinquantaine, certains installés aux États-Unis, en Australie, ou volontairement disparus de la carte (dont Charles Furneaux, qui, ironie du sort, est devenu producteur de documentaires !), ces 14 vedettes improbables affichent leurs rides, leur poids, mais surtout leur bagage de vie exceptionnel, mis en perspective grâce à tous les films précédents. C’est ce remarquable réservoir à images (éloquentes) et à propos parfois candides (surtout à l’enfance et à l’adolescence), parfois prémonitoires, qui ponctue chaque tableau, donnant à leurs réussites, mais aussi à leurs échecs, un éclairage singulier.
 
Dans l’esprit des créateurs de la série, la notion de classe sociale, si forte au Royaume-Uni, constituait un des fondements de l’expérience : est-ce que le milieu d’origine détermine l’existence d’un individu ? Par exemple, Suzy, profil bourgeois et école privée, ou Tony et Jackie, enfants d’un quartier populaire de Londres, vont-ils connaître une destinée tracée d’avance ? Rien n’est moins sûr pour qui fréquente la série à l’occasion, ou ceux qui la découvriront dans sa présente mouture. Neil, la figure tragique de cette aventure, tente toujours de se maintenir à flot, lui, le petit garçon allumé de Liverpool, décrocheur à l’université, itinérant pendant des années en Écosse pour ensuite devenir politicien et homme d’Église. Tout cela avec un perpétuel voile de tristesse dans le regard, celui d’un ancien patient d’une unité psychiatrique (sujet tabou parmi d’autres).
 
Les parcours ne sont pas tous aussi sinueux, ou bouleversants, puisque les réussites abondent, même si elles ne correspondent pas toujours aux rêves d’autrefois. C’est ainsi que Nicolas, ce fils d’agriculteur timide qui regardait constamment ses pieds à 14 ans, est maintenant un brillant professeur en physique nucléaire… aux États-Unis. Victime des coupes sauvages de Thatcher en éducation, il regrette encore d’avoir quitté le pays qui l’a formé, et dans une de ses plus prestigieuses universités. Symon, le seul représentant des minorités visibles, a su lui aussi surmonter les obstacles et malgré une scolarité modeste, ce père de six enfants issus de deux mariages affiche un sentiment de fierté qui tranche avec la bouille du garçon placé en orphelinat.
 
Autre thème récurrent : l’impact de la série sur leur propre existence. Peter, qui avait déserté l’aventure au début des années 1980 après des commentaires politiques sur la Dame de fer qui ont provoqué l’hostilité de la droite, revient tout bêtement pour… promouvoir son groupe de musiciens. D’autres, comme Suzy ou John, lui qui arborait déjà un style d’aristocrate à l’âge de sept ans, retrouvent Michael Apted avec une évidente retenue. Même Nicolas considère la démarche, au mieux, comme une suite d’instantanés, d’où ce sentiment d’être incompris, ou jugé trop sévèrement. De notre point de vue, ils sont surtout les personnages fascinants d’un feuilleton d’une grande humanité (oubliez ici le voyeurisme de la télé-réalité) et dont des millions de spectateurs ne peuvent plus se passer. Car leur histoire, sept ans à la fois, s’étale sous nos yeux dans toute sa dignité, et toute sa simplicité.
 
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